CONTER UN RÉCIT D’UNE AUTRE CULTURE :
Voyage vers une nouvelle sensibilité .

"Les conteurs sont des voyageurs immobiles qui osent vous entrainer dans des contrées parfois très lointaines. Pourtant vous "voyez" le tigre à l’affut, les étendues désertiques ou la jeune fille délicate. Comment cela se peut-il ?
Au fond, qu’est-ce que la culture, comment habite-t-elle un récit et comment se partage-t-elle ?"

A) L’implicite

Voici ce qui passe sans besoin de mettre des mots dans un conte inscrit dans sa culture et donc lorsque le conteur dit un conte de sa propre culture :
1. Paysages et climats, circulations dans paysages naturels et ruraux ;
2. styles d’habitats, constructions et urbanisme, circulations urbaines et interurbaines,
3. structures sociales  : codes, coutumes organisant les types de relations humaines (gouvernements, classes sociales, mais aussi relations dans la famille, libertés laissées aux femmes, filles, etc.)
4. valeurs fondatrices d’une culture, d’une société, d’un groupe, interdits et tabous, valeurs humaines individuelles et collectives,
5. symboles tissant ces valeurs,
6. contextes religieux et spirituels et croyances, servant de fondements à la compréhension / lecture du monde, servant aussi de ciment aux relations, aux imaginaires, aux quêtes…
Tout ce tissu constitutif des identités individuelles et collectives passe sans mots, est implicite pour le groupe.

B) Rendre explicite pour soi

L’ossature, la structure d’un récit est souvent universelle. Mais c’est l’os, le squelette. Tout le reste, tout ce qui le rend humain, n’est pas autant universel et s’inscrit dans la culture, dans tous ces contextes dont je viens de parler.
Les symboles en particulier ne sont pas du tout universels.

Si le conteur veut transposer chez lui ce conte qui vient d’ailleurs, il doit faire un travail pour transposer le plan symbolique, sinon sa transposition ne marchera pas et le public – même s’il n’est pas connaisseur- ressentira qu’il y a des incohérences.
Si le conteur ne cherche pas la transposition, mais veut conter le conte en le laissant installé sur sa terre d’origine, alors, avant de pouvoir dire le conte à son public, il doit travailler pour ne pas faire d’erreur de culture. Il doit :
o Repérer ce qu’il ne comprend pas du tout.
o rendre explicite pour lui-même les fondements que j’ai déjà nommé, que bien souvent il ne connait pas, ne comprend pas, parfois même ne perçoit pas. (Exemple du désert arabe).
o s’imprégner de cette culture jusqu’à avoir des images justes des paysages, des villes, des personnages, des relations humaines, des manières et codes, etc.
o affiner et ressentir les différences des liens sociaux, familiaux : (exemple des relations hommes femme en chine et de l’équilibre, le yin et le yang).
o Se laisser toucher par les symboles et les plans spirituels sous-jacents jusqu’à parvenir à une intuition suffisamment juste, issue de sa propre sensibilité, mais qui fait alors naitre en retour le sentiment d’embrasser le sujet du conte.

Lors du travail d’imprégnation, le cinéma est d’une aide considérable pour l’acquisition des paysages et des sensibilités, des gestes des gens, du non-dit. Voir films de kung fu avec les héroïnes qui sont aussi fortes que les hommes mais luttent à leur manière (Raining in the Mountain de King Hu par exemple).

La fin de l’imprégnation  : c’est quand on peut improviser son dire sans faire d’erreur de culture tant le contexte est clarifié.

Il s’agit donc pour le conteur d’éveiller sa sensibilité à une autre manière de percevoir le monde. Sans pour autant perdre la sienne, il cultive une sensibilité nouvelle. C’est pour le conteur une occasion de s’enrichir aussi importante qu’un long voyage dans le pays. En tous cas elle le prépare bien !

Le repère d’or est : une personne de cette culture, présente dans le public, se sent-elle respectée par mon récit ?

C) « Traduire » le conte pour le public

Le repérage des choses incomprises est essentiel. Car c’est en se souvenant de ce qu’il n’a pas compris lui-même lors de sa première approche du conte et a dû approfondir que le conteur va pouvoir ajouter ce qui est nécessaire à la compréhension immédiate du récit par le public lorsqu’il le conte.

-  On repère ce qu’on peut faire passer par sa propre sensibilité, sa présence : images, gestuelle précise (sans caricature).
-  Et ce qui demande absolument explication sinon le récit n’est pas compris du tout par le public : c’est ce que soi-même on n’avait pas compris.

L’idéal étant bien entendu de réduire au maximum les explications, sinon le conteur se transforme en conférencier.
Il s’agit de conter l’explication plutôt que de changer de registre et faire une lourde parenthèse. S’amuser si possible avec les différences de culture, mais toujours respecter les deux avec bienveillance permet de rester neutre.

Difficultés :
-  Présenter les panthéons, quand on dit les mythes est une rude affaire. Il y faut de la clarté et une certaine pédagogie. Chaque conteur se débrouille avec ça.

D) Limites
Convoquer des images des montagnes chinoises ou de tigre chez le public, ça va encore. Mais comment faire passer la sérénité que donne l’idée de réincarnation ? Parfois, il faut accepter de seulement entre-ouvrir une porte au public qui approfondira par lui-même s’il le souhaite.

-  Le fait d’être conscient qu’on veut faire passer tel ou tel élément aide beaucoup. C’est notre implicite à nous, conteurs.

Malgré tout notre travail de fond, il faut rester humble  : on « n’est pas né dans ces symboles », on reste « autodidacte ».
Si bien qu’il ne faut pas du tout se positionner comme un expert ou pire comme quelqu’un du pays, mais bien plutôt comme un amoureux de cette culture. Un amoureux qui a ses limites et ses manques, qui « capte » les choses poétiquement, et tente de les transmettre de son mieux. C’est tout ce qu’on peut faire.

Malgré cette limitation, on reste un élément important pour ouvrir la curiosité ou l’intérêt à la culture de l’autre, parfois le meilleur intermédiaire possible, et donc en cela le conteur contribue à la paix entre les hommes.

Car si on ne connait pas totalement bien la culture qu’on veut faire passer, on comprend bien les gens qu’on a face. Et ça c’est bien important ! (conte de l’ethno et la tv village amérindien).

Les "Editos"

Conférence au Mandapa du 22/01/19 - Dire la Culture de l’Autre

Le Conte

Au delà des personnages

Les contes et la restauration du féminin

L’Imaginaire et le Symbolique

La Sérénité du Merveilleux

L’adaptation d’un conte