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Festival Rumeurs Urbaines 01. Journal de création Samedi, la révolution

Journal de création Samedi, la révolution


Journal de la création

épisode 6 : Béjaïa

Nous y sommes tous les trois, Fatima, Kader et Kamel.
Enfin réunis, pour dire plus que l’indicible.
Moi Fatima je suis au centre de l’action, je suis l’espoir d’une révolution juste.
Moi Kader je suis à l’exemple des enfants de ce pays, ivres de colère et de dégoûtage.
Moi Kamel, un oiseau aux ailes brisées qui se morfond dans une cage.

Nous sommes arrivés à destination, cela fait maintenant de longs mois que cette aventure a commencé et ce texte qui commence à peser de plus en plus lourd.
Il y a tant à dire.

Béjaïa, avec Margarida et Hervé nous sommes de retour dans ce théâtre et dans cette ville où nous avons déjà joué Alger Terminal 2 et Baba la France. Nous connaissons très bien l’équipe, et tous les recoins du théâtre. Nous sommes un peu à la maison. Blandine Vieillot, Souhade Temimi, Claire Fournié, Clément Roussillat et Kamel Abdelli se sentent tout de suite adoptés. Cette bonne ambiance nous donne des ailes et le travail avance vite.

L’important est que le Spectacle s’imprègne au maximum de l’Algérie. Tous les moments où nous sommes dans les rues, les cafés, les places, les magasins, sont profitables, tous les échanges sont nourrissants et nous sommes avides, car plongés de longues heures dans notre création. Chacun à son poste et tous à l’écoute les uns et des autres.

Nous sommes à l’hôtel Thiziri à un quart d’heure du théâtre, Karim le chauffeur est natif de la ville, il nous évite tous les embouteillages du matin et nous découvrons des quartiers populaires où la vie est grouillante. La vie de la troupe est rythmée par le temps des repas : on se retrouve au petit déjeuner et au souper à l’hôtel et le midi nous allons au Moulin Rouge, un petit restaurant familial et sympathique

Le plateau du théâtre devient une rue d’Alger, baignée de lumière blanche.
Les parpaings posés au sol avec des moreaux de palissades délimitent les trottoirs, le cyber et la prison...
Kader est devenu beaucoup plus populaire, son humour et son esprit de dérision se manifestent davantage. Kamel Abdelli pioche avec intelligence dans toutes les couleurs de son jeu.
Fatima, je la découvre enfin, de jour en jour.

épisode 5 : la Bergerie de Sofin

On travaille nos abdominaux, Kamel et Kader ne seront jamais aussi musclés que nous, la tablette de chocolat n’est pas loin. Nous sommes à la bergerie de Sofin depuis quelques jours maintenant, nous : Raymond et moi. Myriam qui devait venir répéter et créer Fatima, a décliné l’invitation et abandonné le navire, trop compliqué à vous expliquer.
J’ai décidé de maintenir la résidence, c’est pourquoi nous sommes là sous le contrôle d’Alfred Alerte, directeur du lieu. Alfred c’est d’abord un ami et ensuite un danseur et chorégraphe de talent avec qui j’ai travaillé sur Baba la France. Avec lui c’est remise en forme et mise en mouvement des personnages. Petit à petit, Kamel et Kader commencent à prendre forme dans ce petit coin de la Nièvre. Nos personnages ne sont pas dépaysés : il fait 40 degrés à l’ombre le dimanche 19 août, jour de notre arrivée. L’Algérie s’étend jusqu’à Sofin.
A la bergerie, il n’y a pas un mouton, c’est une grande bâtisse sur un très grand terrain.
A Sofin, on vit encore de la terre, ici la majorité des maisons sont des fermes. La bâtisse se divise en deux, il y a une salle de Spectacle avec un tapis de danse d’un côté et de l’autre, une salle à manger avec la grande cuisine à l’américaine et dans le fond une petite scène pour répéter. A l’étage, on dort dans des chambres séparées par des cloisons avec des rideaux en guise de portes.
Sur le terrain, il y a tout d’abord des toilettes sèches et plus loin, des douches et des lavabos en plein air pour se laver les dents. Tu te laves les dents et tu regardes le Morvan, ce n’est pas la classe ça !
Tout cela dit très vite, je pourrais ajouter qu’il y a un potager où on ramasse les légumes, que c’est calme et apaisant, que cela donne envie de créer.
Bref, on y est bien.
Pendant 3 jours on a eu la présence de Catherine, un plasticienne qui suit le projet et qui va réaliser une exposition sur notre travail à Villeneuve la Garenne, une présence douce qui nous a fait du bien.
Il y a aussi Lucie et Catherine, l’équipe de la Bergerie et l’équipe d’Alexandre, Lucie et David qui préparent un Spectacle de danse et qui sont en résidence comme nous.
Voilà vous savez tout.
Avec Raymond, on se forge une condition physique le matin et l’après midi on improvise sur le texte.
On discute beaucoup des personnages et on prépare l’arrivée d’Arezki et de Béatrice, son agent littéraire.
Arezki vient pour qu’on mette le texte sur le plateau afin qu’il entende ses personnages parler et qu’on avance en direct dans l’écriture.
Du coup, on s’attache à mettre en lumière ce qui nous paraît bon.
C’est toujours passionnant les premiers pas sur le plateau.
Il ne faut pas chercher le résultat immédiat, mais bien sentir les chemins qui se dessinent.
On a vu combien Kader est comme un insecte prit dans une toile d’araignée.
Il déteste le chef qui l’instrumentalise, mais il a besoin de manger, alors il joue un double jeu au risque de se bruler les doigts. C’est une vraie torture pour lui d’être cité en exemple tous les jours :
« Formidable Kader », « Kader est formidable ».
Une fois Raymond a dû répéter plus de cent fois « formidable Kader » pendant plus d’une heure, histoire de faire monter la pression dans la cocotte minute. Kader est sous pression en permanence. Le soir, lors du repas partagé, nous avons eu de la part des autres une véritable improvisation pleine d’humour sur le texte de Raymond qui se limite à « formidable Kader ».
Ce formidable Kader, dit par le chef, est un poison mortel qu’il boit chaque jour à petite dose. Il y a beaucoup de Kader en Algérie qui sont pris dans les mailles d’un système corrompus et qui deviennent complices de ce système malgré eux.
Car il faut du courage pour tout rejeter. S’opposer n’est pas si simple que cela.

Pour Kamel le texte est déjà bien écrit. Pour l’instant j’ai mis Kamel sur une chaise comme s’il était au parloir en prison et qu’il racontait sa vie.
Je cherche sa culpabilité envers Fatima qu’il a abandonné le jour de leurs fiançailles.
C’est son moteur cette culpabilité. Revoir Fatima est aussi important pour lui que de venir faire la révolution. Mais comment paraître à ses yeux ?
Mais revenir est peut être une erreur, à la fin de la pièce, il le pense un peu.

Avec Alfred, on improvise à partir de quelques exercices tout simples, et il y a des moments où cela raconte des choses en lien avec notre histoire.
On essaye de tuer des moustiques ou bien d’attraper des papillons.
Dis comme cela, ça ne veut rien dire. Mais ces exercices déclenchent des choses incroyables.
Il y a aussi cet exercice où chacun notre tour on donne une impulsion physique et rythmique qui demande que l’autre y réponde.
Cet exercice renforce la disponibilité et la complicité.
On improvise aussi sur de la musique sans dire un mot, cela libère les émotions, et le corps s’ouvre à l’imaginaire.
Fatima est très présente, malgré que l’on répète sans elle.
On sent que Kamel est le personnage central, mais que Fatima est la source du conflit entre les deux hommes.
On se dispute avec Raymond pour interpréter Fatima.

La première semaine s’achève. Ils sont tous partis, nous nous retrouvons à deux avec Raymond. Je brique, range et prépare l’arrivée d’Arezki et aussi celle de Clément pour le son et Margarida pour l’univers sonore. Raymond lit, apprend, s’occupe.
Le silence reprend ses droits.

Un jour et demi à vivre dans cette grande bâtisse tous les deux.
Kamel et Kader retrouve leur complicité.
J’aime beaucoup la scène où les deux hitistes sont à Padovani la nuit, lorsque Kader à moitié saoul parle de révolution à Kamel.

Le temps coule avec douceur.
Je suis parti faire des courses à vélo dans le village le plus proche où il y a un magasin d’alimentation. Les autochtones sont très sympas, surtout quand on leur dit que nous sommes à la Bergerie de Sofin.
Alfred fait un beau travail d’action culturelle en milieu rural. Il y aurait beaucoup à raconter sur cela mais ce n’est pas l’objet de ce journal.

Continuons.
La journée de dimanche touche à sa fin, Arezki descend du taxi accompagné de Béatrice. Arezki s’installe dans une caravane rustique mais néanmoins douillette sur le terrain près du potager.
Ce n’est pas la Maison Yourcenar. Mais quelle vue !
On dine tous les quatre, on parle du Liban, Raymond vient du Liban.
On planifie notre semaine pour bien avancer ensemble.

Lundi, arrivée de Margarida et Clément.
Ah ! Enfin une équipe plus complète.
Installation. Tout le monde prend ses marques.
Partage des tâches, tout le monde met la main à la pâte.

Première lecture en mouvement du texte de Kader.
Première sensation.
Première discussion.
La suite vient avec Kamel.
Puis Margarida prête sa voix à Fatima.
Cela fait du bien de l’entendre.

Arezki est heureux d’entendre son texte.
Premières décisions. Il coupe, retire, tranche.
Puis durant toute la semaine, il va écrire ce qui lui semble manquer, réécrire ce qui ne lui semble pas clair ou mal dit.
Et les jours se succèdent à ce rythme, nous on se met le texte en bouche et dans le corps, lui il écoute et retourne à son ordinateur.
Pendant ce temps Margarida a installé son studio d’enregistrement à l’étage et Clément son matériel et son ordinateur.
Ils mixent et enregistrent tout à la fois.
Margarida commence à repérer tous les bruits et les sons qu’offre la bergerie.
Et petit à petit elle arpente les lieux du matin au soir son casque sur les oreilles et sa perche qui capture tout azimut nos moindres pas, ouvertures de porte.
Pour l’instant elle cherche encore même si certaines de ses propositions semblent intéressantes.

Ces jours-ci on a beaucoup parlé de la fin : comment terminer cette histoire ? Nos propositions divergent, mais on fait le même constat : il faut parler de la montée de l’extrémisme religieux qui a pris le pouvoir en Tunisie et en Egypte.
Même si c’est bien plus compliqué que cela, il y a une sorte d’acceptation entendue à cet ordre nouveau. Des républiques islamistes laïques comme en Turquie seraient acceptables pour l’occident. Et surtout libérales et consommatrices bien entendu.
Les marchés et le profit ne font pas de politique et ne s’occupent pas de affaires religieuses.
Alors que vont devenir Fatima l’engagée révoltée, Kamel l’exilé en souffrance et Kader l’amoureux révolutionnaire ?
Avec Arezki, on se dit que l’on se donne jusqu’à la prochaine étape à Béjaïa pour y répondre.
Pour l’instant on sait que tout ce beau monde converge vers l’aéroport Houari Boumédienne.
En attendant on continue à se découvrir.
Tout cela dans la bonne humeur.
Arezki a beaucoup d’humour.
Margarida est très heureuse d’être là.
Clément, le plus jeune, apporte son insolence raffinée.
Raymond nous montre ses talents culinaires pour les sauces, nous fait entendre des chants arabes.
Béatrice et moi mêlons nos cultures culinaires du ch’ti kabyle.

Déjà les au revoir.
Arezki monte dans un taxi direction Paris.
Nous on part plus tard, en attendant on range.
La semaine prochaine on sera à Villeneuve la Garenne à l’Espace 89, où vont nous rejoindre Blandine pour la scénographie et Hervé, Monsieur lumière.

épisode 4 : Retour à Alger

Dimanche 5 février sur la route en direction de Bordj Ménaèl, la voiture avance péniblement dans l’univers hostile de la neige. Personne ne s’attendait à un assaut aussi brutal de l’hiver. Le chauffeur dans sa gandoura couleur terre raconte ses exploits de la veille dans la région de Sétif. C’est un clandestin, un taximan sans licence. Hier soir il a failli disparaître dans un trou d’eau et a vu la mort à tous les virages. J’ai bien choisi mon retour à Alger : j’ai pris un avion le samedi en me disant que j’arriverai, tel Kamel, en pleine révolution. C’est presque le cas.

Samedi 4 février, aéroport Paris CDG, on décolle avec 2h de retard, il neige à Alger. On a fait le plein de kérosène au cas où on devrait se poser à Barcelone. Très bien : j’irai saluer des algériens en exils, il paraît qu’il y a beaucoup de Kamel là-bas.
Arrivée à Alger, un cousin m’emmène chez lui dans le quartier d’Aïn Naahdja, « l’œil de la brebis », à l’entrée d’Alger. Grande maison glacée, pas encore de chauffage central, juste un poêle à gaz dans le couloir qui diffuse la chaleur par petite dose homéopathique aux autres pièces. Je dors habillé.

Dimanche 5 février 9h, le cousin me dépose à la gare routière. Une grande halle pleine de courants d’air, je prends un thé chaud dans un café tenu par des kabyles, musique de Matoub Lounès. Aire de départ pour Tizi Ouzou, visages graves, je questionne, on me dit la route est fermée, j’attends, je redemande, j’insiste niet nein no car for Tizi capito.
Dehors les rares taxis privés tels des rapaces guettent les naufragés de la route, mais pas question que je me fasse tondre ce qui me reste de cheveux. Je tente 300 m plus loin les taxis collectifs où on paye à la place, faut marcher sous la neige fondante, j’arrive sur un grand parking c’est la steppe, quelques faméliques taxis collectifs pour Blida et rien d’autres. Là aussi des visages fatigués s’accrochent à un maigre espoir de rentrer chez eux. 10h, je fonce à la gare ferroviaire, encore 400 m de neige fondante, idem pas de train. En plus tout se complique : c’est jour férié, c’est la fête du Mouloud, oui c’est le jour de la naissance du prophète. C’est Mouloud ou c’est Noël ? 10h30, retour sur la steppe, courage, négociation, un seul taxi clandestin, prix de la place : 700 dinars algériens, nous sommes quatre postulants, le compte est bon. Négociations : si la route est bloquée on revient mais on paye la course, si on est arrêté à un barrage militaire et qu’on est obligé de rebrousser chemin on paye, si on arrive entier à Tizi Ouzou on paye, si on meurt sur la route on l’aura payé cher, bon on paye à tous les coups, j’ai compris. Départ à 11h, on ne prend pas l’autoroute, on passe par le littoral, plus de chance que la neige ne tienne pas et moins de chance de voir un barrage.
Voilà on roule depuis 2h, on s’approche des monts de Boumerdès la neige tombe drue. Le taximan arabe dit que les kabyles sont ses frères, je suis devant, je suis le frère immigré, on me gâte, je m’enfonce dans mes rêves, j’écoute, je souris à ce que je comprends et surtout je téléphone à Omar Fetmouche, il ne répond pas, 15ème appel. Ah oui, si je suis dans ce taxi c’est parce que j’ai rendez-vous avec Omar Fetmouche le directeur du Théâtre de Béjaïa pour qu’il signe la convention pour jouer Samedi, la révolution à Béjaïa, j’en ai besoin pour aller voir Mustapha Orif à l’AARC vous vous souvenez, l’Office du Ministère de la Culture, là où l’argent dort. Omar habite à Bordj Ménael entre Alger et Tizi. 14h, j’ai bientôt 1h de retard, et toujours pas de réponse d’Omar qui est censé m’attendre dans un café. On a convenu avec le chauffeur qu’il ne rentrerait pas dans la ville et que je devrais descendre sur le bord de la route très loin du centre. Je crains d’y aller pour rien à ce rendez-vous.
J’imagine Kamel en train d’appeler Peter pour lui donner des news de l’Algérie et lui dire que rien n’a changé, j’imagine Kamel dire que c’est pour cela que la révolution va éclater et Peter lui dire de revenir et qu’à Rotterdam, il ne neige pas.
Je vais faire direct maintenant comme Omar ne répond pas, je ne prends pas le risque de descendre pour rien, je poursuis sur Tizi Ouzou. 15h, arrivée à Tizi où mon cousin germain, réconfort du cœur, m’attend. Je mange un soupe dans un boui boui glacé, la soupe est chaude. 16h, Omar appelle enfin, on repart pour Bordj en voiture à trois avec un autre cousin. La route est meilleure, on rit, on plaisante, je me dégèle. Arrivée à 17h, Omar signe sur un coin de table dans un café aux portes grandes ouvertes. Température ambiante froide, humide, courte discussion. 18h, je repars pour Alger avec un autre clandestin.19h, je suis chez le cousin à l’œil de la brebis.
Conclusion 10h pour une signature, « bienvenue dans le pays du dégoûtage » comme dirait Kamel.

Lundi 6 février, 11h, je n’avais pas envie de raconter cela à Arezki, j’avais envie qu’on plonge dans l’écriture tout de suite, qu’on se retrouve avec Fatima, Kader et Kamel. J’avais envie de voir aussi du positif en Algérie. Alors je lui ai demandé ce qui allait mieux en Algérie, bon c’est difficile avec lui de voir du positif. On s’est retrouvé dans le salon de thé de l’hôtel Safir, où, en guise de thé, les gens boivent en général du café ou de la bière. C’est un endroit assez sommaire, les tables sont contre les murs, cela donne l’impression d’un grand vide, les gens parlent tout bas, comme s’ils complotaient, presque tout le monde fume. Il y a des femmes seules à des tables qui visiblement attendent le client, elles n’ont rien d’engageant, elles ne ressemblent pas à ce qu’on pourrait croire. En tout cas c’est parfait pour discuter sur les trois récits. Arezki n’a pas changé, et comme je ne peux pas vous le décrire, je peux juste vous dire qu’il n’a pas changé. On aborde tout de suite le personnage de Kader. C’est dans ce récit qu’Arezki concentre le maximum de rancœur contre les maux qui dévorent l’Algérie. Tant et tant que cela ressemble à un catalogue sur le dégoûtage, ce qui fait que Kader n’existe que par son discours politique. En plus le chef, son employeur est un agent du gouvernement qui est sur son dos en permanence, il est vraiment trop présent. Nous reposons la question : qui est Kader ? C’est déjà un grand tchatcheur, un mot qui vient des pieds noirs d’origine espagnole, un beau parleur, il est passé des mots dits aux mots écrits sur la toile. Il vend des cigarettes mais c’est une couverture. On est d’accord pour que Kader montre sa lucidité dans le peu de chance de voir cette révolution répondre aux rêves du peuple, le combat de Kader va se poursuivre indéfiniment. On a discuté de lui jusqu’à 17h, on a pris entre temps un déjeuner vite fait dans une des nombreuses gargotes du coin.
17h, me voilà seul avec Alger. C’est triste Alger sous la pluie, sans le soleil, surtout quand il n’y a rien à faire, à part manger, c’est une des grandes distractions avec la télé, et la majorité des algérois conjugue les deux. Je passe devant la cinémathèque, il y a un cycle de cinéma japonais, j’entre, c’est gratuit, le film est en 16/9ème, 7 spectateurs à tout casser. Où est le temps où on faisait la queue devant la cinémathèque ?
C’est en partie à cause des années noires et de la politique d’abandon du cinéma et de la culture en général que l’on est arrivé là. Fatima, Kamel ou Kader ne sont peut être jamais allés au cinéma, Kamel on le sait, aime l’ambiance des stades de foot. Aujourd’hui les hommes dans les cafés ou les gargotes sont agglutinés devant les écrans de télévision. Les femmes sont chez elles et regardent les séries. Peut-être que Fatima est assise devant une série avec sa mère et sa petite sœur. Son taré de frère lui va à la mosquée, autre grande distraction.
C’est « Amours défendus », un film de Kijû Yoshida que j’ai vu, dans le genre nouvelle vague. Amours défendus, c’est un titre qui résume ce que veut dire aimer au sud de la Méditerranée. Allez zou, direction le cyber pour prendre des nouvelles et me plonger dans un autre lieu privilégié des algérois. J’aime bien l’atmosphère qui y règne, on peut y rester très tard. En général, ce sont des jeunes gens qui y viennent. Je jette un œil de temps en temps pour voir ce qu’ils y font. Recherche de stage à l’étranger, petites annonces du cœur, réseau facebook, film, etc... La vitesse de transmission est très faible, si Kader surfait ici, il perdrait beaucoup de temps, et risquerait de se faire repérer.
J’imagine que parmi ces jeunes se cache un Kader ou une Fatima. Peut-être celui-ci qui à l’air d’être habité ou celle-là qui sourit. 22h, allez zou à l’hôtel Djurdjura à deux pas du cyber. Dans la rue, en bas de l’hôtel, il y a des jeunes qui se sont auto-proclamés Park men, ils s’octroient un bout de quartier ou une rue, et jour et nuit ils garantissent la sécurité de la voiture qu’on leur confie en échange d’un petit billet. C’est du racket officieusement organisé.
Bilan de la journée : positif. A part que j’ai appelé monsieur Orif de l’AARC, je l’ai eu un bref instant, et lui ai dit que j’avais signé la convention avec Omar Fetmouche ainsi qu’il me l’avait demandé, afin d’instruire notre demande d’aide. Il m’a répondu qu’il allait voir cela avec Omar Fetmouche, j’ai failli lui raconter mon aventure sous la neige et j’ai insisté pour lui remettre la convention en main propre. Il a dit qu’il allait me rappeler, je ne le crois pas.
23h, bonne nuit.

Mardi 7 février, 11h, rebelote : même lieu, même ambiance, on continue avec Arezki à parler de Kader. On lui donne plus de chair et on s’allège de la présence du chef. 13h, nous marchons sous la pluie fine en évitant les flaques d’eau pour aller déjeuner, Arezki me fait remarquer qu’ici, en plein centre d’Alger, c’est la campagne. Oui, on pourrait être dans une petite ville de campagne : les mêmes ruelles chaotiques ; des petites boutiques de restauration rapides, des immeubles non entretenus. Ici vivent ceux qui ont quitté les douars, surtout pendant les années noires, ils vivent des petits métiers et arrondissent les fins de mois grâce au marché noir. Fin du déjeuner, 13h30, on marche avec la pluie comme compagne, direction Tanton Ville, un café restaurant à côté du Théâtre National d’Alger, l’ancien Opéra. C’est quand même plus sympa ici. On s’installe dans la salle du restaurant où trônent dans des cadres d’anciennes gloires du théâtre algérien. Arezki me dit que ce sont surtout des comiques. On travaille sur Kader jusqu’à 17h. Je laisse Arezki devant la cinémathèque, ce soir je vais voir « La vie d’Oharu femme galante » de Mizoguchi Kenji.
19h20, je cherche une gargote chaleureuse, je mange une chorba, ce soir il y a bezzef de monde : à la télé il y a la demi finale de la CAN qui oppose les éléphants de la Côte d’Ivoire aux aigles du Mali. Je reste jusqu’à la mi-temps. Ambiance chaleureuse de connaisseurs qui réagissent aux beaux gestes. Juste avant que Gervino ne marque pour les éléphants, un malien entre dans la gargote en baissant la tête, c’est un géant tout maigre avec un beau sourire. Il s’installe et se fait tout petit car, en Algérie, on aime les vedettes, et Drogba joue avec les éléphants. Quand les ivoiriens ouvrent la marque, il a droit à un geste de réconfort et de la moquerie. Ici ce n’est peut être pas le cas, mais je ne peux m’empêcher d’y déceler une forme de racisme ordinaire qui perdure en Algérie et dans le monde arabe envers nos frères d’Afrique subsaharienne et des noirs en général. Nous voulons à tout prix faire partie du monde des blancs. Leur ressembler. Et pourtant la plus grande partie de notre territoire est habité par des noirs algériens. Timimoun, l’oasis rouge a 20 000 habitants, majoritairement des noirs. Et ils ne sont pas forcément les descendants d’esclaves mais les descendants des premiers habitants. _ Bon, je sens que cela mérite un développement, aussi je vous promets qu’on en parlera une prochaine fois. Allez zou je laisse la CAN et pars pour le monde merveilleux du cyber.
23h, bonne nuit.

Mercredi 8, c’est le jour de Fatima, je trouve qu’avec son récit on reste dans les années passées 1990/2000. On parle trop des intégristes, je ne voudrais pas qu’on laisse supposer qu’on tape sur la religion parce que c’est vendeur. Bien sûr qu’en Algérie, la chape de la religion étouffe la société et il faut oser encore en parler. Mais attention : en France, taper sur l’intégrisme sans pédagogie laissera la porte ouverte à un autre intégrisme. Fatima s’élève contre la misère des femmes, et elle anime les rêves des femmes. Il faut renforcer sa relation avec sa mère, il faut développer le passage où elle lui apporte des oranges au cinéma, cela ferait une scène pour montrer qu’elles sont toutes les deux des victimes mais dans un récit c’est trop court. Changer le statut de la femme, c’est accepter la révolution sexuelle de la femme.
Je la trouve trop sage quand elle parle de son désir d’aimer, on n’est pas d’accord avec Arezki, il trouve que j’en fait une occidentale. Moi je ne veux surtout que ce ne soit pas lui, l’homme auteur, qui guide les mots d’amour de Fatima, je pense qu’il n’est pas objectif. Il a reçu en héritage, malgré lui, la notion de respect, celle de la femme arabo-berbère emprisonnée dans les convenances, les règles et les lois dictées par les hommes.
Il faut changer les regards. La liberté des femmes passera par le changement des regards. Il me dit : "une femme ne peut pas dire ou penser cela", "les filles chez nous, elles ne sont pas comme cela". Au contraire, c’est cela qu’il faut bousculer, transgresser les interdits, les tabous, en conservant le caractère soit disant culturel et algérien de Fatima. Je veux qu’elle ai de l’humour, pas un humour en dessous de la ceinture, pas un humour vulgaire. Je la trouve aussi trop lisse trop icône de la cause des femmes. Il serait bien qu’elle répète les envolées lyriques que Kader écrit sur la toile quand il parle de la force des femmes, comme cela elle ne porterai pas sur ses épaules toute la dimension de l’engagement des femmes et cela nous permet d’entendre Kader indirectement. Et cela nous évitera de l’enfermer dans son rôle de victime.
J’ai raconté à Arezki le film japonais « La vie d’Oharu femme galante », la tragédie d’une femme qui traverse avec abnégation son destin et reste une victime qu’elle soit mère ou putain. C’est beau le tragique. Mais je n’ai pas envie que Fatima porte en germe ce tragique. La scène où elle va chez le wali pour trouver des sous pour son association peut devenir une farce par exemple. Il ne faut pas seulement qu’elle soit une combattante. Il faut qu’elle se surprenne elle-même de cette nouvelle femme qui grandit en elle.
17h, je suis à la cinémathèque, Arezki prend un métro jusqu’au terminus, sa femme vient tous les soirs le chercher en voiture, ensuite ils ont de la route jusqu’au pied de l’Atlas Tellien. C’est pour cela qu’à 17h je suis libre d’aller au Japon, ce soir je suis avec Kurosawa pour « Entre le Ciel et l’Enfer », un polar social, il y a trois parties, la dernière est sublime, on voit les bas fonds où s’étale la misère du japon. Métaphore qui montre que se creuse pour longtemps le fossé entre les riches qui vivent sur les hauteurs et les pauvres qui croupissent dans les bas quartiers. Étrange comparaison avec Alger d’aujourd’hui.

Jeudi, 9h, je suis dans les bureaux de l’AARC, j’ai eu beau appeler, on ne fait que me balader, j’ai donc décidé d’y aller et de déposer la convention, j’ai écrit une lettre en deux exemplaires, j’en donne une à la secrétaire qu’elle joint aussitôt à la convention et je lui demande de m’apposer le cachet de l’AARC sur le double du courrier que je garde, elle l’a fait sans lire, sans intérêt, elle l’a fait bureaucratiquement. Ah ! La bonne vieille bureaucratie algérienne. Ça ne servira peut-être à rien mais au moins je peux continuer à faire le forcing. Avant de sortir, j’entends le voix de Mr Orif en pleine réunion, il me prend une envie d’entrer et de lui dire « salut tu vas bien, ah t’es occupé, on s’appelle et on se fait une bouffe ».
13h, Tanton Ville, on a décalé nos horaires comme cela moi j’ai pu faire ma visite et lui est allé prendre des photos d’une répétition sur un autre de ses textes. Aujourd’hui on travaille « concentré » jusqu’à 17h30, puis on ira ensemble au CCF voir l’attaché culturel. Nous sommes devenus des habitués du lieu : de 13h30 jusqu’à 17h, il n’y quasiment que nous deux. Le récit Kamel est le plus équilibré mais on revient tout de même dessus, ça nous permet de reparler des autres et on aborde aussi le style de l’écriture. On s’entend bien avec Arezki, ce n’est pas facile d’écrire pour une commande avec un commanditaire qui lui aussi évolue dans sa demande au fur et à mesure que le texte avance. En tout cas je suis content de cette tranquillité d’Arezki à rebondir à chaque proposition avec simplicité. Cette humilité à accepter les coupures et les remises en questions. On a revu tous les textes, coupé par-ci par-là, annoté ce qu’il faut développer, créé des passerelles entre les récits. On a parlé beaucoup, j’ai lu aussi à haute voix et avec beaucoup d’énergie, surtout Kamel, qui est en état de fièvre, c’est le mot qui me vient à l’esprit maintenant : les personnages ont plus ou moins la fièvre, elle est une sorte de carburant qui les pousse à plus ou moins vive allure dans le chambardement de la révolution. 17h30, fin de la cession, je laisse tout cela à Arezki. On a convenu que j’aurais un texte pour début mars. D’ici là, nous échangerons par courriel.
Soirée au CCF, après notre discussion avec l’attaché culturel de l’Ambassade de France, Arezki nous a quitté. J’ai assisté au concert de jazz du quatuor Belmondo.
Ça fait plaisir de voir la jeunesse (en majorité) venir écouter du jazz. _ Ça fait plaisir de la voir avide de musique et de culture en général.
D’accord cette jeunesse est issue de la middle classe supérieure, mais cela traduit tout de même un besoin de culture universelle, une ouverture au monde. Il serait bien que cette jeunesse crée une culture alternative, qui apporte une bouffée d’air face à l’étouffement programmé par la chape de l’Islam.
En a-t-elle l’énergie ?

Vendredi 10, jour de départ, pluie fine. Bab El Oued jour de marché : les étalages regorgent de légumes locaux, de sardines, de dattes ou d’épices. La pluie ne leur fait pas peur, la foule d’hommes et de femmes en nombre égal s’agglutine allègrement, se presse sans se bousculer et remplit les cabas. Tout autour, les cafés et les pâtisseries sont pris d’assaut. La politique de consommation à outrance est à l’œuvre. L’algérien a le devoir d’être un consommateur, de produits importés en priorité, de football international et de religion d’état. Et comme l’algérien déteste le mot restriction, et qu’il aime l’abondance, il se plie docilement à cette joyeuse doctrine libérale. J’imagine Kader dans un café de la place des trois horloges, scrutant ses compatriotes se livrer à cet exercice quotidien de la consommation. Je le vois écrire sur cet argent qui circule et imaginer tous les pots de vins, les magouilles, la corruption et gaz à tous les étages. Allez zou, je vais chercher ma valise, retour à pied jusqu’à la grande poste.
Un taxi collectif jusqu’à l’aéroport. J’y suis très tôt. Cela me laisse le temps de faire un point sur ce que je viens de vivre. Je suis content des bons moments que j’ai eu du mal à traduire, car il est vrai que je ne me pose pas beaucoup et que je suis souvent seul alors pas facile de « profiter » comme on dit ici.

Vendredi 10, 16h40, je regarde Alger qui me manque déjà de mon hublot.

épisode 3 : Visite à Alger

On roule, j’ai le texte à la main, Arezki vient de me le donner, nous sommes garés à Hai El Badr la dernière station du tout neuf métro d’Alger. C’est le plus simple pour éviter de se retrouver dans le centre d’Alger et subir la difficulté du stationnement et des embouteillages. Je suis arrivé avant 10h, je suis en avance. Cette station n’a rien de joyeux : un seul guichet, deux employés, autant de flic et de cars de flic que tu veux ; je décide d’explorer les environs. Quelques passagers croisent d’autres passagers qui ont de quoi payer 50 Dinar Algérien, soit, d’après le coût de la vie, quelque chose comme 4€ le billet. Chérot non ? 30 années de travaux, cela se justifie.

Je quitte la station, je me dirige sous la pluie vers un quartier plus chaleureux. J’évite les flaques d’eaux, j’entre dans un café populaire : il y a autant de monde qu’un vendredi ou un samedi, les deux jours officiellement fériés de la semaine, les autres jours sont fériés officieusement. Le café est bon et les toilettes propres, je déguste l’un et profite de l’autre. Bientôt 10h30, je fonce vers le métro soviétique. Arezki m’attend, il me guette à la sortie, j’arrive par l’entrée. Retrouvailles.

Nous roulons vers Ben Aknoun, je jette un œil sur le texte, il m’explique les changements. A Ben Aknoun, on va repérer le quartier où j’ai rendez-vous demain matin avec le directeur Général de l’Agence Algérienne du Rayonnement Culturel pour espérer une subvention et ajouter du beurre à Samedi, la révolution. Il me rejoindra pour le rendez-vous car il connaît personnellement le directeur général de l’AARC. Il a bien fait de m’y conduire, car ici personne ne connaît le quartier et il ne faut surtout pas demander à un flic le chemin : il vous envoie toujours vers un autre flic qui vous envoie vers un autre flic et comme il y a 1 million de flics en Algérie, le pays tourne en rond, 30 millions d’algériens demandent leur chemin. Bref, on a repéré le lieu, un département du Ministère de la Culture, un bâtiment en verre, on dirait une banque suisse où l’argent dort au chaud, demain j’irais le réveiller.

Nous quittons Ben Aknoun, direction Birkhadem, une autre ville de la banlieue d’Alger où il va chercher quelqu’un de sa famille. Pendant tout le temps du voyage on discute, il me parle du texte et en même temps me fait part de son dégoûtage permanent, de sa condition d’algérien. Il a continué à avancer dans l’écriture et assez bien développé le récit de Kader et celui de Kamel. 11h50 nous sommes trois dans la voiture, on ne parle que de l’Algérie : de ses extravagances et de son charme.

Bientôt 12h30, il me propose de m’accompagner à la gare routière du Caroubier, où je prendrai un car pour Tizi : je dois voir Omar Fetmouche, le directeur du Théâtre de Béjaïa, un rendez-vous express. Alger est en chantier qu’on le sache vraiment. Le tramway, l’extension du métro, le chemin de fer, les routes, les immeubles, etc.… Un vrai Capharnaüm pour ses habitants. On passe plus de temps dans les transports et les liaisons entre villes qu’au travail ou à la fac. Dans le texte qu’il m’a donné, W allias Dabéliou a disparu, il a cru que je ne le voulais plus, les trois récits sont encore en chantier comme l’Algérie, je lui dis que je vais regarder cela demain tranquille et qu’on en reparlera, on décide de se voir au calme au Centre Culturel Français d’Alger après mon rendez-vous.
Bon bientôt 13h, cela fait 2h30 que je suis dans la voiture, je suis certain que les algériens n’ont pas appris le même code de la route.
Enfin la gare routière, bientôt 13h30.
Bon courage Arezki pour le reste de ton voyage, moi, je fonce prendre un car.
Pour info, mon car va mettre plus de 2h30 pour arriver à Tizi : sur la route il y a une manifestation à la hauteur de la ville de Bordj Menaël, les gaz lacrymogènes entrent dans le car, me piquent les yeux. Je vois des jeunes qui affrontent les forces de sécurité avec des jets de pierres, banal, beaucoup de passagers ne jettent même pas un œil à tout cela. Habitude ? Dépit ? Résignation ?

Tizi Ouzou, Maison de la Culture, bon je ne vous raconte pas le rendez-vous express avec Omar Fetmouche. J’ai profité de mon passage à Tizi pour dîner avec mes cousins : l’un est entrepreneur, l’autre vient de se lancer dans une entreprise de nettoyage et d’entretien, de jardinage. Il ouvre une voie vers des perspectives écologiques, comme quoi il faut croire en l’Algérie de demain.
Quelques bières plus loin, comme il n’y a plus de car entre Tizi et Alger le soir, j’ai pris un taxi clandestin pour retourner sur la capitale.

21h, Alger la bleue, après plus de 7h passé sur les routes, les embouteillages, la manifestation, et le dégoûtage, hôtel dodo.
Le lendemain après le rendez-vous avec le DG de l’AARC, au demeurant sympathique, conventionnel et officiel mais sympa, nous prenons avec Arezki un bus pour le centre d’Alger, c’est plus sage.
Petit tour dans les jardins du CCF, courte discussion sur le texte, puis déjeuner dans un resto juste à côté. Kamel, Kader et Fatima s’invitent à notre table. 14h, je fonce au Théâtre National voir le co-directeur. 15h, l’après-midi au soleil, je corrige et propose des pistes pour le rendez-vous de demain avec Arezki.

Kamel, c’est bien tous ces allers-retours entre le moment présent dans la prison et sa vie passée à Alger. Ses échanges avec Peter qui veut à tout prix le garder à Rotterdam, qui lui explique que cette révolution c’est de l’esbroufe, que tout est fabriqué par l’Occident et que tout cela c’est juste pour mettre la main sur le pétrole. Et l’amertume de sa vie passée de hitiste. Tout cela laisse rapidement place à son désir de revoir Fatima. J’aime bien l’idée qu’un moment il rêve sa rencontre avec la blonde pulpeuse de l’ONG. Quand il ne l’écoute même pas, et que son regard s’enfonce dans l’échancrure de sa chemise.
Kader, il faut développer le bloggeur fou, son double, c’est le plus important, car il nous ramène au terrain, au quotidien des algériens.
Le bloggeur fou qui fait fantasmer Fatima.

Dernier soir dans la nuit triste d’Alger, je vais à la cinémathèque voir un film documentaire sur le capitalisme. Avant je me suis baladé dans un quartier populaire, je voulais manger une tête de mouton, un bouzoulouf, pas trouvé, je me suis posé dans un vieux café. Belle ambiance, on y parle politique, des révolutions arabes qui échouent dans le lit des islamistes, de l’Algérie qui a intérêt à rester tranquille et que, de toutes les façons, cela finira bien par changer. Oui ce café se pourrait être le décor où Kader trouve refuge.

Jeudi, dernier jour, je travaille dans un jardin, sous un soleil généreux et pas trop chaud, je suis assis parmi les amoureux, je cherche Fatima. Fatima doit vouloir rivaliser avec le bloggeur fou, vouloir que la femme soit présente dans la société de demain, mais cela doit être un défi qu’elle lance à Kader.
Oui c’est une bonne piste : on arrive à une histoire d’amour qui se joue à trois avec les enjeux de la révolution qui émergent de tout cela.

Retour dans mon quartier populaire où on me reconnaît déjà, je mange les dernières sardines de la Méditerranée. 13h, je vais tranquillement à la recherche d’un taxi, le chauffeur me parle en espagnol, un ancien immigré, il aime bien parler en espagnol, il a l’impression d’y être encore. J’arrive à l’aéroport, il est 14h30, Arezki va me rejoindre. Je suis arrivé tôt comme cela j’ai évité les embouteillages et comme je dois embarquer pour 19h50 cela nous laisse du temps. Arezki me rejoint au bar à l’étage, où on peut boire une bière.
Belle discussion sur le texte, il accepte mes coupes, écoute mes propositions. J’aime bien la tournure que cela prend car on replace l’histoire d’amour au centre de l’intrigue, la révolution en toile de fond. Une pièce politique qui parle d’amour. J’aime cela.
Salut Arezki, attention que la révolution n’éclate pas un vendredi.
A bientôt.
Où cela, en Algérie, à Béjaïa ?
Peut être !
On y travaille.
Attention aux embouteillages

épisode 2 : La Villa Marguerite Yourcenar

Septembre le 17, j’ai retrouvé Arezki, il est en résidence d’écriture pendant deux mois dans la montagne noire à deux pas de la frontière belge.
Il est venu à son tour me chercher à la gare de Bailleul, 10h47.
Parti de Paris changement Lille-Flandres. J’ai eu le temps de me laisser envahir par toutes mes pensées, tout ce que j’emmagasine sur Kamel, Kader et un peu Fatima que je sens moins. Revenir à la source, oui, il faut qu’on parle de « que se passe-t-il à Rotterdam ? », c’est le point de départ de notre histoire.
Sortie de la gare de Bailleul on monte dans une voiture mise à disposition pour les auteurs en résidence. Traversée de Bailleul grise, la pluie s’annonce. On tourne à gauche, à droite c’est la Belgique. La Villa Marguerite Yourcenar posée sur un parc de 4 000m2, bel endroit pour écrire. Dans le salon principal, les photos des auteurs qui ont résidé dans la Villa de Marguerite. Installé dans la cuisine, un café, on commence la discussion, il est tombé malade à son arrivée, pas poursuivi son écriture depuis que je l’ai reconduit à la gare Saint-Charles. Parce que « j’ai besoin qu’on se connaisse encore », « qu’on discute sur le fond et sur les personnages » me dit-il. Cela sert à cela le compagnonnage Arezki. Alors je parle, je parle beaucoup : Kamel, il est nostalgique, de l’ambiance du quartier de Bab El Oued. L’ambiance dans les stades de foot où il entonnait des chants pleins d’humour et de dérision contre le président. Il rentre aussi au pays pour Fatima, sans vraiment se le dire. Fatima, je la sens moins, alors je lui raconte une poétesse que j’ai entendue au festival de poésie « Voix vives » de Sète cet été. Une jeune femme, ouverte, coquette et branchée, plein de charme et d’humour. Connectée sur les révolutions arabes par Facebook, en lien avec ses amis de la place Tahir, leur donnant des conseils sur le moyen de se préserver du gaz lacrymogène. C’est peut-être un peu comme cela que je vois Fatima, complexe, branchée et combative.

Arezki est admiratif du courage des femmes pendant les années sanglantes qui ont endeuillées l’Algérie. Les femmes ont refusé d’avoir peur. Elles ont continué, malgré les interdictions des terroristes, d’enseigner, de soigner, de sortir la tête haute.

Arezki imagine une scène où ils se parleront, Fatima et Kamel, je lui dit que ça c’est explicatif, qu’il peuvent se dire des choses rien que par le mouvement. Oui, une scène silencieuse sur la fin où tous les trois dresseraient une barricade. Où tous les sentiments se mêleront. Et face à eux la mort peut-être. Oui, la révolution est un acte de violence. On parle de l’armée : va t-elle tirer ? Lui pense que si des événement éclataient aujourd’hui en Algérie, l’armée ne tirerait pas. Mais faut quand même que le spectateur en ait pour son argent. Oui, qu’il vive la révolution en direct. On distribuera des manuels à l’entrée sur le parfait révolutionnaire. Oui, il faut que nos personnages risquent de mourir. Kader, on parle peu de lui, lui ne veut pas tout perdre. Il est dépassé par les événements. C’est surtout Fatima la plus engagée. Elle n’a rien à perdre, tout à gagner.

On déjeune. Je le laisse noter tout ce qu’on a dit. Je sors sur la terrasse, regarde la Flandre française sous les nuages lourds et menaçants. Oui, dans cette pièce il faut cette tension, l’urgence d’en découdre, l’urgence d’en finir, et il faut ressentir la menace, elle doit être palpable.

Retour cette fois dans la chambre d’Arezki, il y a du monde en bas.
W (Dabéliou), tient on l’avait oublié celui-là, on en parle un peu, il me prête le film de William Klein « Mister Freedom ». Je lui dit que pour moi, Dabéliou c’est d’abord une voix comme à la radio. On cherche dans nos mémoires une voix qui nous a marquée.

On a beaucoup parlé, il est bientôt 18h30, à peine une pause, on a tant parlé que j’ai oublié plein de choses. Bon c’est lui l’auteur. Il a prit des notes.

Au revoir la Flandre, au revoir Marguerite, même pas eu le temps de passer la frontière pour boire une bière.



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