Patrimoine culturel immatériel de l’humanité - MONDORAL : Portail du Conte et des Arts de la Parole.
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"Patrimoine culturel immatériel de l’humanité"

Histoire

C’était au temps ou survivre était difficile. C’était la famine et la guerre. Il fallait quitter son pays, partir, partir et repartir encore en espérant enfin trouver de quoi manger avant les autres.
On se rassemblait en tribus dans l’espoir d’être protégé et même quelques fois nourri. On se soumettait à des chefs tant rester seul en ces périodes voulait dire qu’on était perdu.

Une fois encore la tribu dut fuir le lieu qui ne voulait plus d’elle. Et comme dans les temps anciens quand la famine sévissait, le chef ordonna aux familles d’abandonner tous les vieillards pour espérer sauver les autres et il fallut lui obéir.
Un jeune homme n’avait pas pu se résoudre à cet abandon. Il ne pouvait pas supporter l’idée d’abandoner son père. Il l’avait caché dans un sac qu’il allait porter sur son son dos. Son père serait son bagage. Et la troupe avait pris la route. La nuit venue, il avait pris soin de son père, lui avait raconté la route, puis au matin, l’avait recaché dans son sac et l’avait remis sur son dos.

Il fallut traverser un désert. Les réserves d’eau s’épuisèrent. On envoya les jeunes gens en chercher. Aucun d’eux ne put en trouver. Le soir chacun rentra dans son abri.
Comme il le faisait chaque nuit depuis le départ, le fils prit soin de son père et lui raconta la journée : Les membres de la tribu allaient mourir de soif si l’on ne trouvait pas d’eau . Le vieux père se rappela ce que l’on faisait dans ces cas : On laissait alller une jeune vache dans le désert. Et c’était elle qui trouvait l’eau qui se cachait dessous la terre.
A l’aube, le fils fit ce que son père avait dit et la génisse trouva l’eau qui se cachait dessous la terre. Les membres de sa tribu était sauvés. La troupe se remit en marche. Le soir venu, le chef de la tribu demanda au jeune homme qui lui avait appris ce secret et le jeune homme répondit que c’était une voix qui lui avait parlé pendant la nuit.

Ils traversèrent le désert et pénétrèrent dans un marécage. Une pluie froide se mit à tomber si fort et pendant si longtemps qu’il devint impossible de faire du feu. Les membres de la tribu étaient transis et tombaient malades les uns après les autres. Les jeunes gens virent briller un feu sur une montagne au lointain. Ils s’en allèrent chercher des buches enflammées et les rapportèrent. Mais à chaque fois, les buches s’éteignaient pendant le retour.

Ce soir là, comme tous les soirs, le fils prit soin de son père et lui raconta la journée : Tous les membres de la tribu allaient tomber malades si l’ ;:on ne pouvait pas allumer de feu pour les réchauffer. Les jeunes gens ne pouvaient pas garder enflammés les buches qu’ils ramenaient de la montagne. Le père se souvint de ce qu’il avait vu autrefois : C’était emporter les braises dans un pot de terre. Elles restaient ainsi à l’abri pendant longtemps.

A l’aube, le fils fit ce que son père avait dit et il rapporta des braises avec lesquelles on fit un grand feu qui réconforta tout le monde. La tribu était à nouveau sauvée. La troupe se remit en marche. Le soir venu, le chef de la tribu demanda au jeune homme qui lui avait appris ce secret et le jeune homme répondit que c’était une voix qui lui avait parlé pendant la nuit.

Ils traversèrent le marécage et arrivèrent devant une haute montagne en forme de cirque et dont les flancs intérieurs très abrupte qui entourait un lac qu’elle rendait presque inaccessible. Au fond de ce lac brillait une coupe d’or étincelante. Le chef de la tribu pensa qu’avec un objet d’une telle valeur il obtiendrait en la vendant l’argent qui les mettraient, lui et sa tribu à l’abri de tout besoin. Il offrit de récompenser celui qui plongerait d’en haut de la montagne pour l’atteindre et la rapporter. Les plus audacieux commencèrent à se battre pour être le premier à essayer. Celui qui plongea le premier fut le premier à disparaître. Le deuxième hésita un peu et il disparut lui aussi.
Pour les suivants, ce fut le chef qui les obligea et ceux-là aussi disparurent. Il ne resta aux derniers que le choix de mourir en haut ou en bas. Ce qui fit que c’est en bas qu’ils disparurent comme les autres. Arriva le tour de celui qui cachait son père dans son sac. Par bonheur la nuit arriva. On remit la chose au lendemain.
Ce soir là, comme tous les soirs, il prit soin de son père et lui raconta la journée :
En bas de la montagne se trouvait un lac à fond duquel on pouvait voir un vase d’or qui scintillait. Le chef de la tribu avait promis une récompense à celui qui la lui rapporterai. Beaucoup de ses compagnons avaient déjà plongé et aucun n’étaient revenu. Et le lendemain ce serait son tour. Il s’en venait lui dire adieu.

Le père se souvint de ce qu’un chasseur avait vu autrefois dans d’autres montagnes : Dans les lacs de ces montagnes se reflétait les bouquetins qui se trouvaient sur les sommets. On croyait les voir bondir au fond de l’eau. Le fils comprit qu’il en était de même pour la coupe. Comme les bouquetins, elle n’était pas au fond du lac mais au sommet. Il allait la trouver là haut en grimpant plutôt qu’en plongeant et c’est ce qu’il fit. Il trouva la coupe et la rapporta. Les malheurs étaient terminés. Grâce à ce que savait le vieux père, le fils avait trouvé la coupe et par cet exploit, il avait sauvé la tribu.

Le soir venu, après le cérémonies funèbre et la fête qui s’en suivit, le chef de la tribu demanda une fois encore au jeune homme qui lui avait appris ces secrets et le jeune homme répéta encore que c’était une voix qui lui avait parlé pendant la nuit. Mais il ajouta que c’était celle d’un vieil homme bien vivant, que c’était celle de son père, sans la connaissance duquel la tribu serait morte depuis longtemps. Il ouvrit le sac, fit sortir son père et depuis lors on se souvient.

La notion de Patrimoine culturel immatériel de l’humanité dont pourrait faire partie cette histoire d’origine bourriate, est apparue au début des années 1990. Elle portait sur la nécessité de sauver les cultures traditionnelles immatérielles en contrepoint de ce qui avait été déjà entrepris pour le patrimoine culturel matériel. En 1997 se tint à Marrakech, à l’initiative d’intellectuels marocains, une réunion au cours de laquelle fut défini ce concept intitulé alors comme le Patrimoine oral de l’humanité. En 2003 une Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’humanité fut adoptée par l’Unesco. En novembre 2013, 158 États y adhérérent. J’eus l’honneur de participer, en tant que conteur, à une réunion du comité français travaillant sur cette convention en avril 2004.

La découverte de ce concept me procura un très grand plaisir. Cette façon nouvelle d’aborder les notions de culture et de civilisation et la place qu’ils accordaient à l’oralité fut pour moi un encouragement à poursuivre mon engagement. Comme beaucoup de nouveaux conteurs je me sentais tout à coup associé à une aventure culturelle mondiale au sein de laquelle me serait accordé une place. Ce qui se passa par la suite ne fut pas tout à fait ce que j’en attendais. Je n’étais pas encore au fait des distances infinies qui séparent les décisions gouvernementales de leurs applications pratiques. Cela ne m’empêcha pas de manifester ma gratitude et ma reconnaissance à tous ceux qui avaient oeuvre à cette proposition initiale.

Je n’ai pas l’intention de vous décrire ce que fut ma propre aventure mais j’ai pensé que les quelques traits et intentions de jeunesse de quelqu’un devenu aujourd’hui conteur parmi d’autres pourraient aider à comprendre comment le Renouveau du conte en France, auquel j’ai participé, répond aux mêmes objectifs de sauvegarde de l’oralité patrimoniale que ceux auxquels répondaient par cette convention les gouvernements du monde entier.
Depuis que je suis enfant j’ai été conduit par une attirance puissante vers les contes et plus généralement vers la littérature orale qui ne s’est jamais démentie. Ainsi, ai-je consacré ma vie à sa fréquentation, à son exploration, à sa profération et à sa promotion dans le monde contemporain. Poussé par ce qui fut dans mes débuts une intuition, j’ai découvert avec surprise et bonheur que, d’année en année, cet intérêt rassemblait de plus en plus d’amoureux de ce que j’aimais moi-même jusqu’à constituer aujourd’hui une communauté de conteurs, de chercheurs, d’auditeurs telle, que le Ministère de la Culture, surpris lui aussi par ce renouveau, se décida vers les années 2000, mais très prudemment et sans vraiment en comprendre la nature, à reconnaître ce mouvement comme une expression artistique à part entière.
Il faut ajouter que, dans mes débuts, je ne me considérais pas comme un conteur tel que les conteurs traditionnels que Marie Louise Ténèze du Musée des arts et traditions populaires avaient bien voulu me faire découvrir et qui, déjà, vers les années 1960, avaient disparus de notre pays. Je n’avais pas eu de maître et je n’avais joui d’aucune transmission hormis celle qui fut prodiguée par mes proches dans mon enfance et celle que les livres qui en parlaient pouvaient m’apporter et à laquelle il faut ajouter celle, admirable, des folkloristes et des ethnologues, des universitaires qui, tout au cours de ma vie, voulurent bien et très généreusement m’aider à comprendre ce que pouvait être la fonction d’un conteur traditionnel. Je n’avais même pas pensé prétendre à ce terme. Il me fut attribué et je l’acceptai à défaut d’en faire prévaloir un autre.
Je ne me considérai pas non plus comme un sauveteur de patrimoine en danger ( je n’en avais ni la formation, ni le goût) mais plutôt comme un explorateur de nouvelles formes de littérature contemporaine. Je me proposais, sans le formuler aussi clairement qu’aujourd’hui, de devenir un artiste de la parole.
Je pensais que la littérature de demain devait s’inscrire dans la continuité de la littérature orale populaire et traditionnelle, sans la connaissance de laquelle un artiste de la parole contemporain ne pourrait pas prétendre connaître son métier. Et en second lieu que cette connaissance et surtout cette pratique artistique allait modifier très largement la perception élitiste que le monde occidental avait de la littérature dans son ensemble. Je m’attelai dès lors à ce programme d’exploration, d’apprentissage et de mise en oeuvre d’une littérature orale contemporaine avec le désir d’y associer d’autres acteurs et sur ce point je fus comblé au delà de toute mes espérances.

L’élaboration de ce concept de patrimoine culturel immatériel a conduit ses inventeurs à en préciser la définition. Elle distinguait, en premier lieu, les objets de son action :
Les traditions et expressions orales, y compris la langue comme vecteur du patrimoine culturel immatériel, les arts du Spectacle, les pratiques sociales, les rituels et événements festifs, les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers, enfin les savoir-faires liés à l’artisanat traditionnel.
Et précisait :
« On entend par patrimoine culturel immatériel les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine.. »
Ce qui était donc à sauver c’était les connaissances pratiques d’art, d’artisanat, de techniques, en un mot, les savoir-faire et en ce qui concerne l’oralité, les façons de dire qui ne peuvent se transmettre que d’homme à homme et de générations en générations. Pour vérifier la validité de cette transmission, l’Unesco se proposait de reconnaître comme telle, une transmission qui se serait poursuivie au minimum à travers trois générations de praticiens.

Les nouveaux conteurs n’ont que très rarement joui d’un tel apprentissage. La transmission traditionnelle bousculée par les changements démographiques, économiques, sociaux, urbains a progressivement disparu des usages culturels de la plupart des peuples du monde. Les nouveaux conteurs sont orphelins de transmission.
La plupart d’entre eux puisent leur répertoires dans le gigantesque patrimoine mondial que constituent les histoires de tous temps et de tous lieux rassemblées dans les livres, les bibliothèques et les bases de données numériques. Il peut arriver aussi qu’ils s’inspirent ou adoptent les histoires qu’ils entendent autour d’eux et fréquemment de conteurs plus expérimentés. Leurs lettres de noblesse, leurs références s’appuient sur la fréquentation de nouveaux conteurs plus anciens et qui, le temps venant, constituent une première génération de transmetteurs. Il s’ensuit un bouillonnement d’initiatives de tous ordres, tant dans l’invention des façons de raconter que dans celle des récits qui n’a plus grand chose à voir avec la transmission humaine traditionnelle. L’accès aux histoires de tous temps et de tous lieux ne se passe plus d’homme à homme. Le droit que l’on avait de raconter à la condition de s’inscrire dans une transmission généalogique n’est plus considéré comme nécessaire. De toutes façons elle ne peut plus être ce qu’elle était. La reconnaissance, la fidélité à une connaissance humaine antérieure sans laquelle un apprentissage n’était pas garanti n’existe plus. La société contemporaine n’ a pas encore inventé de diplôme universitaire de conteur pas plus qu’elle ne propose de diplôme d’écrivain. et s’il fallait dès maintenant en inventer on serait bien embarassé.
Il demeure que cet art, que cette façon de transmettre oralement une pensée et des valeurs communes au moyen d’histoires est en train de se développer dans nos pays avec un succès qui démontre combien cette circulation de la parole narrative répond à une nécessité qui a été négligée.

Quelques nouveaux conteurs inscrivent leurs narrations dans la continuité de ceux qui les ont précédés en citant préalablement soit les livres, les auteurs ou les collecteurs dont ils s’inspirent, soit les conteurs qu’ils ont entendus. Cet effort ne leur permettra pas pour autant d’être acceptés comme les porteurs d’un patrimoine immatériel tel qu’il est défini par l’Unesco puisqu’ils n’ont pas, la plupart du temps, joui d’une transmission traversant trois générations. Il y a un autre handicap.

La littérature puisqu’elle est écrite n’est pas apparemment considérée comme immatérielle. Dès lors qu’elle est imprimée sur des livres et reproduite sur des supports matériels ou numériques, elle est considérée comme matérielle. Elle serait passée de l’autre côté de la frontière du dit. C’est une subtilité qui a du embarrasser les inventeurs de ce concept de patrimoine immatériel. Dès lors qu’une parole devient écrite elle n’est plus immatérielle.
Elle en est pourtant la trace et ne demande qu’à retourner à sa source. Là se trouve pourtant l’effort qu’entreprennent les nouveaux conteurs.
Beaucoup de civilisations se sont prémunies contre cet inconvénient de l’écriture qui en éloignant obligatoirement les interlocuteurs les uns des autres, abandonne le message aux circonstances hasardeuses de l’écriture et de la lecture. Elles interdisaient la transmission de leurs connaissances les plus importantes par l’écriture. Elles exigeaient une rencontre directe d’homme à homme qui garantit autant que possible une compréhension et une expérience commune.
Il demeure cependant que ce que l’usage du livre tant dans son écriture que dans sa lecture nécessite une pratique spécifique que certains qualifient d’artisanale. A ce titre, elle peut prétendre à ce fameux patrimoine culturel immatériel dont noue parlons. Elle ne peut se transmettre qu’à travers un apprentissage préalable qui est, peut-être plus que tout autre, du côté de l’immatériel avant d’en arriver à l’objet livre abandonné dans son commerce. A l’heure ou les capacités de lecture s’amenuisent autour de nous et que s’accroît l’illettrisme, il y a évidemment urgence à sauver l’usage de la lecture. Mais ce qui est à sauver plus encore c’est ce qu’elle transporte, c’est à dire les connaissances et les valeurs de l’humanité que peuvent transporter les récits.
Si les nouveaux conteurs ne peuvent pas prétendre à une transmission du patrimoine immatériel de l’humanité telle qu’elle est définie par l’Unesco puisqu’ils agissent dans le domaine de la littérature et qu’ils n’ont pas joui d’une transmission directe, ils représentent cependant, dans tous les lieux possibles de transmission, l’un des moyens les plus performants de la remettre en route pour peu que l’on veuille bien le leur permettre et les aider à en acquérir la capacité. C’est ce qui se passe. D’autres périodes troublées de notre histoire au cours desquelles la transmission culturelle se trouva menacée ou en reconstruction virent apparaître un renouveau de la narration orale populaire. On pense au moyens ages occidentaux et à l’usage des exempla et des récits facétieux ou animaliers, à l’apparition des innombrables récits dits des Mille et une nuits et à l’usage des fables héritées de l’Inde dans Kalila et Dimna au moyen orient musulman, à ce retour aux traditions orales au XVIII et XIXème siècles européens à travers le Romantisme, périodes au cours desquelles la narration orale populaire contribua à maintenir et reconfigurer une civilisation. Il en est de même pour la nôtre.
Cette dignité que l’Unesco accorde aux héritiers incontestables d’une traditions ne doit-elle pas être reconnue aussi à ceux qui s’inscrivent dans un sauvetage de cette manière de communiquer oralement qui est en voie de disparition sinon disparue aujourd’hui ? Cette considération accordée, par ailleurs, par le monde politique et les administrateurs culturels aux ethnologues, aux folkloristes, aux universitaires qui s’attachent à l’étude et à l’enseignement de la parole ne devraient-elle pas être accordée aussi à ceux qui en font ou, en tous cas, pourraient en faire la démonstration pratique, c’est à dire, parmi les orateurs, les gens de théâtre ou de justice, les nouveaux conteurs ?
L’Oralité est ce qui s’échange de bouche à oreille et circule entre les humains. C’est ce qui, pour un peuple, est considéré ou pourrait être considéré comme un patrimoine, c’est à dire une valeur qui le qualifie en l’unifiant. C’est un héritage commun nécessaire, pratiqué et accessible par tous et pour tous.

La première forme que prend un héritage oral, culturel et immatériel, de quelques façons qu’il soit transmis, c’est la langue. Et je crois qu’il ne serait pas difficile d’obtenir de chaque membre d’une communauté la confirmation qu’il s’agit bien pour lui d’une propriété qu’il se doit de conserver, d’entretenir, de réactualiser et de défendre. On voit bien, et la proposition de l’Unesco le relève, que le premier de nos patrimoines culturels et immatériels c’est elle. Les combats de libération des peuples opprimés contre les impérialismes et les colonialismes l’ont démontré. Pas d’indépendance culturelle mais aussi économique tant que la langue nationale n’est pas en avant garde du combat de libération. Et tant que cette langue ne circule pas librement, dignement et avec tendresse à travers les bouches et les oreilles de tous ceux qui se reconnaissent à travers elle, l’indépendance de la communauté n’est pas acquise où elle est en train de disparaître. C’est ce qui pourrait se passer aujourd’hui. On a pu voir combien les conteurs et plus particulièrement les griots en Afrique on été importants dans la promotion des indépendances. On a vu aussi, malheureusement, que tout de suite après ce combat gagné, les nouveaux dirigeants se sont attachés à faire taire et souvent disparaître ces orateurs populaires si performants dans la circulation d’une parole libérée. C’est une menace permanente. Nous en sommes régulièrement avertis par des écrivains visionnaires

Dans l’usage qui est fait de la langue, il y a plusieurs points à considérer. Le premier d’entre eux aujourd’hui, et j’y reviendrai car il est fondamental pour des sociétés telles que les nôtres, c’est l’interaction et la solidarité qui existent entre les langues écrites et orales.
Le second point c’est la différence de statut et d’usage entre les paroles quotidiennes et ce que l’on pourrait appeler les paroles artistiques ou plus précisément, élaborées ou encore, et en d’autres termes, des littératures orales ainsi que George Sand les baptisa pour les honorer. Il existe une frontière entre ces deux paroles bien qu’elles s’entremêlent par des emprunts incessants.
Dans le cadre de notre conversation, il est préférable de s’en tenir à ce terme de littérature orale telle qu’elle est étudiée par les folkloristes.
Ce qui constitue l’essentiel de ce patrimoine oral et linguistiques sont des récits dans toutes leurs variétés : les récits d’accumulation ou randonnées, les fables animalières, les récits facétieux, les blagues, les contes d’ogres et de fées ou merveilleux, les récits d’avertissement, religieux, légendes et dans certaines régions, les chants, les épopées ou poèmes narratifs et les formes pastorales. Ce sont les formes les plus élaborées du langage. Y sont associées les formes brèves telles que les formes de politesse, les proverbes, les aphorismes, les devinettes, les comptines, les chansons, les prières..
Ces paroles élaborées sont, chez nous, plus transmises traditionnellement, c’est à dire de maître à élève, car il n’y a plus en France, de maîtres conteurs traditionnels, plus d’auditeurs communautaires, plus de circonstances familières, de travaux collectifs, de veillées au cours desquels ces récits étaient utilisés comme elles le furent pendant des siècles. Il ne nous reste pour les connaître que l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, c’est à dire de très âgés témoins qui en ont vu, entendus ou en ont entendu parler. Il ne nous reste pour nous en donner le goût que quelques uns des conteurs immigrés qui ont été initiés au conte dans leur pays et qui adaptent leurs compétences narratives et orales aux circonstances et à la langue du pays qui les reçois. Il nous reste enfin et surtout une immense réserve de livres de collectages de contes et de récits racontés autrefois chez nous et dans toutes les parties du monde.
C’est dans ces livres précieux, précis ou dénaturés quelquefois, que les nouveaux conteurs, qui sont apparus chez nous et dans les pays industrialisés il y a une trentaine d’années, c’est à dire 20 ans à peine après l’extinction des conteurs traditionnels, ont commencé leur tentative de remettre la parole en mouvement et pour cela à se construire des répertoires.
Ainsi l’on peut dire que l’oralité narrative en France s’est éteinte sans avoir trouvé d’initiateurs ni de successeurs et que cette relève s’est reconstituée artificiellement grâce aux recueils de récits collectés puis conservés au moyen de l’écriture par les folkloristes du XIX et XXèmes siècles. Cette transmission par l’écrit s’est attachée essentiellement aux contenus des histoires qui étaient racontés.
Ces recueils, cette littérature orale transposée en écriture est restée constamment fréquentée et utilisée, modestement mais très largement et de façon anonyme par beaucoup de nos contemporains dans des circonstances quotidiennes, au sein de la famille, à l’école, à la bibliothèque, au travail, au café et dans toutes situations ou un récit pouvait éclairer une relation. Cette transmission familière était comprise par ceux qui la pratiquaient comme un chose naturelle aussi simple que la pratique de leur langue. Elle n’était pas négligeable. Elle était même vitale. C’était à eux que s’adressaient en premier lieu les frères Grimm qui intitulèrent leurs recueils devenus depuis si célèbres Contes pour les enfants et la maison et c’est à eux encore que s’adressèrent avec leurs ouvrages nos grands sauveteurs des derniers siècles.

Mais en ce qui concerne les nouveaux aèdes, les nouveaux griots, les nouveaux bardes, les nouveaux conteurs d’aujourd’hui, il en est autrement. Eux qui font profession de raconter n’ont pas joui, comme nous l’avons dit précédemment, d’une transmission des manières de dire que connaissaient les narrateurs d’autrefois. Les folkloristes se sont bien plus attachés aux récits qu’à l’art de les composer, de les dire et de les raconter. C’est ainsi que les nouveaux conteurs disposent aujourd’hui des objets anciens, c’est à dire des récits que ces conteurs traditionnels ou ces poètes produisaient mais ils ignorent largement les manières dont ces récits ont été dits et utilisés. Il leur manque aujourd’hui, l’essentiel de ce que l’Unesco appelle ce patrimoine immatériel qui ne tient pas à ce que l’on produit mais à la manière de le fabriquer et de l’utiliser. Ainsi ces conteurs d’aujourd’hui qui n’ont pas joui d’une transmission directe se trouvent à devoir ré inventer un savoir faire, un savoir dire, un savoir composer, en un mot une discipline dans son apprentissage et ses techniques. Elle pourrait, elle deviendra un art qui est pour le moment nécessairement en élaboration, en gestation puisqu’il a été largement perdu.
Est-ce qu’une chose oubliée existe encore si le désir de la retrouver est assez fort ? Est-ce qu’une volonté, une perspective peuvent être considérées comme un patrimoine ? En y réfléchissant on peut se convaincre peu à peu que c’est là la richesse la plus désirable. Si la littérature orale d’aujourd’hui n’est pas encore un art, un savoir faire elle est déjà dans ses balbutiements l’expression d’un besoin de le redevenir. Il leur faudra beaucoup de temps, à eux et à ceux qui les accueillent pour redonner à la narration orale la distinction que lui avait fait acquérir, dans une transmission ininterrompue et admirable, les générations de conteurs anonymes qui nous ont précédés.

Il nous faudrait parler maintenant et impérativement des relations entre l’écrit et l’oral. Je vous ai dit que les conteurs contemporains puisent largement le contenu de leurs répertoires dans les livres. Mais là, n’est pas le plus important car ceux qui les écoutent puisent aussi leurs connaissances au même endroit. En réalité la plupart des habitants des pays industrialisés vivent plus ou moins directement sous la domination – au moins juridique - de l’écrit et dans les conséquences que cette communication impose. Notre vie est largement formatée par lui et lorsque, tout à coup, nous découvrons combien cette domination nous a éloignés d’un usage simple, vivant, sensible et profond d’une belle parole nous ressentons le besoin d’en comprendre les raisons et de réparer cet handicap.
Mais déjà dans nos sociétés en mouvement, un nouveau système de communication électronique s’impose à nous et modifie nos façons d’être et de penser, nos comportements et nos mentalités.
Ecrire et lire deviennent, en quelques sortes, et à leur tour, comme le sont devenus avant eux, le dire et l’entendre un patrimoine culturel immatériel en danger de disparition. Ce danger a été perçu en premier lieu et paradoxalement dans les temples du silence qu’étaient les bibliothèques. L’écrit avait du mal a être lu comme le dit avait eu du mal à être entendu avant de ne l’être plus du tout. Il fallait redonner de la voix à ce qui avait été écrit pour rappeler, remettre en vie le désir de relation dont le livre témoignait. Ce furent les nouveaux conteurs puis un peu plus tard les lecteurs à haute voix qui furent les premiers artisans de ce nouveau savoir-faire. Ils redonnaient de la présence à l’écriture.
Le dire et l’écrire, l’entendre et le lire, en un mot la littérature qu’elle soit écrite ou orale et plus principalement la qualité de notre parole ne sont pas sauvées pour autant mais ceci est une autre histoire.