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Bruno de La Salle

Buno de la Salle

Ce que disent les contes.


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Photo Jiang Zhi

J’ai eu le privilège inespéré dans la société d’aujourd’hui, avec quelques uns de ceux qui son devenus mes amis, d’avoir beaucoup lu, entendu, étudié, raconté des contes pendant de nombreuses années. Ce privilège m’a amené à des obligations dont je n’avais pas envisagé l’étendue. L’une d’entre elles, parmi bien d’autres, est celle de participer aux interrogations que nous posent la présence millénaire et la perpétuation des contes dans toutes les sociétés humaines. La première de ces questions : pourquoi ces contes sont-ils racontés, ou en d’autres termes et si tant est que ce n’est pas nous ou quelqu’un d’autre qui le leur faisons dire : Que nous disent les contes ?

Gratitude

Parler de que disent les contes est une occasion à ne pas manquer. Pourtant si les contes ne disent pas eux-mêmes ce qu’ils veulent dire, ou plutôt si je ne les entends pas, je ne suis pas certain que j’en dirai plus. Je ne suis pas certain non plus qu’en parlant des contes je n’irai pas à l’envers de ce qu’ils se proposent de me dire puisqu’ils me l’ont dit autrement. Enfin, après avoir considéré pendant longtemps leur langage comme une langue étrangère et avoir tenté de l’apprendre, ne devrai-je pas pour parler d’eux en me mettant à mon tour, à raconter des contes pour expliquer ce que disent les contes. Ce serait le mieux à faire mais je ne suis qu’un aspirant.

Pour commencer de finir sur ce sujet, si je n’ai pas confiance, respect et considération pour mes semblables disparus qui depuis des siècles se sont efforcés, à travers des situations souvent difficiles, de me transmettre un message qui leur semblait aussi important que leur vie ce n’est pas la peine de continuer.

Ce dont je peux témoigner d’abord, avant de continuer quand même, c’est de la gratitude que je ressens en pensant à tous ces ancêtres conteurs, raconteurs ou poètes, pour la plupart anonymes et humbles, et à leurs efforts dont je connais aujourd’hui la valeur et le prix, qui ont maintenu ce relais providentiel de pensées et d’échanges, jusqu’à nous.

Don

Je veux témoigner de l’enthousiasme qu’ils m’ont communiqué en me léguant ce moyen de pensée et d’investigation intrinsèquement interrogatif, qui est jeu, joie, compassion et surtout et par dessus tout qui est don. Je l’ai reçu, on me l’a prêté et je le donne. Je suis libre. Je ne suis libre que de donner à quelqu’un qui me donne son attention ou du moins « qui me la prête ». Il n’y a de joie que dans le don. Il n’y a d’aventure que dans la question.

En écoutant un conte, en le lisant, en le racontant c’et une évidence qui m’enflamme plutôt que me refroidir. C’est un combat permanent et viril que de choisir l’énigme plutôt que l’explication. C’est un pari fou et pourtant impossible à écarter que de croire qu’en se donnant mutuellement son attention et sa parole sans aucune prétention de valeur, sans aucun objectif de bénéfice, nous mettons en oeuvre un principe d’échange mille fois plus fructueux et universel que tous les commerces savants.

Emerveillement

Je veux témoigner de ce que l’on appelle l’émerveillement. Il y a dans le principe même de l’histoire partagée, une magie de l’apparition qui, si on veut bien l’admettre et la reconnaître, procède de ce que l’on appelle, dans un contexte religieux, le miracle. Les traces des questions que sont nos paroles et nos récits, les mille et une possibilités de les dire pour en ordonner honnêtement le sens font apparaître furtivement une évidence inaccessible à l’analyse, une percée dans la logique.

Il n’y avait rien et il y a maintenant quelque chose qui se voit et qui se perçoit substantiellement, qui se ressent et qui pourrait disparaître à tout instant comme s’éteint la flamme d’une bougie. Et il en est de même pour moi, dans ma fragilité et mon incertitude. Par le moyen d’un conte ou même d’un simple récit me parvient une confidence masquée, une proposition d’histoire qui me permet et nous permet, malgré nos subjectivités multiples, d’envisager nos réalités communes avec un récit soi-disant fictif. Raconter ou d’entendre une histoire, c’est une expérience, une tentative, on pourrait dire une prière à une demande d’éclaircissement.

L’autre moi

Ce que disent les contes, c’est d’abord : Racontez des contes ! Parce que raconter ne peut pas se faire tout seul. Pour raconter, qu’on le veuille ou non, il faut un interlocuteur. Il faut un autre, un inconnu, ne serait-ce que pour savoir si je ne suis pas un inconnu moi-même. Alors surgit la découverte, la reconnaissance que nous sommes deux inconnus, qui voyageons dans un pays inconnu, dans des circonstances toujours inconnues et qu’il est bon lorsque l’on est perdu et désemparé de découvrir que l’on est deux inconnus devant l’inconnu.

Raconter, se raconter, s’entendre est une nécessité pour faire le point. Et le premier de tous les points qui est à faire pour découvrir où l’on se trouve c’est de savoir où est l’autre pour imaginer un ensemble.

L’hypothèse de l’histoire

Pour dire ce que disent les contes, il faut dire comment ils le disent et ils le disent comme s’expriment des histoires. Il y a d’autres façons, sans doute, de dire ce qu’ils ont à dire par des analyses, des explications, mais les contes sont des histoires. Et une histoire, ce n’est pas n’importe quoi. Une histoire c’est une hypothèse, c’est un rêve, c’est une tentative de justification de sa propre existence à travers l’existence de quelqu’un ou de quelque chose d’autre. Si quelqu’un d’autre a une histoire, même si elle est imaginaire c’est que j’en ai peut-être une moi-même. Et si j’ai une histoire , à défaut de la connaître vraiment parce que beaucoup de choses m’en empêchent, je veux au moins savoir ce qu’elle est et dans quel sens elle va.

Le mouvement dans l’espace

Si j’ai une histoire c’est qu’elle a un sens parce que, dans un voyage – et une histoire est un voyage, un parcours, un mouvement, une marche – parce que dans un voyage, on va forcément d’un endroit à un autre, d’une situation désagréable à une situation meilleure, d’une défaite à une victoire, d’un esclavage à une libération, d’un moins à un plus, d’un mauvais à un bon, d’un tout petit à un plus grand et tout cela inversement aussi ; mais dans tous les cas, et même dans celui, comme c’est souvent le cas, où je pars d’un même endroit pour y revenir ; que j’ai seulement tourné en rond sans que rien n’est changé, ni en moi, ni dans la situation que je voulais quitter ; que je me retrouve, après ce voyage vers un quelque part, c’est un mouvement quand même, même si je n’ai pas bougé. L’histoire est la métaphore d’un mouvement, elle a un sens ( dans le sens de la représentation d’un mouvement).

Ce que me disent les contes, par leur forme narrative, c’est que ma vie pourrait peut-être avoir un sens et j’ai très envie de savoir lequel.

Le temps, l’usure et l’immortalité

Si le voyage de ma vie a un sens, c’est que ce déplacement s’exprime à travers un espace puisque je vais d’un endroit à un autre. Dois-je monter, descendre, marcher, voler, naviguer, m’enfoncer dans les entrailles de la terre pour aller vers une destination encore inconnue si tant est qu’il y en est une ? Si ce n’est pas moi qui bouge, c’est le paysage que je vois glisser devant une fenêtre dont je n’ai pas fermé les volets.

Si quelque chose peut m’empêcher de voir ce que je traverse ou ce qui me traverse, c’est l’idée bien prosaïque du temps. Et moins je sais où je me rends et plus le temps que j’imagine m’en empêche parce que si je ne sais pas où je vais , je ne sais pas non plus le temps que ça va me prendre.

Je sais, sans vraiment vouloir le reconnaître, que je n’ai pas beaucoup de temps, que je n’en ai jamais assez, que je ne peux pas le mesurer, excepté &vec un calendrier ou avec ma montre et un réveil pour peu que je veuille le savoir.

En fait, je n’ose pas le mesurer, ni lui, ni l’espace que j’ai à traverser, parce qu’il y a forcément en moi quelque part l’impression qui m’est insupportable de l’immensité et de l’éternité que pourrait m’avoir laissé, par exemple, la contemplation des étoiles. Ma vie et sa durée sont trop invraisemblablement courtes par rapport à la leur, mon espace si impossiblement mesurable au regard de celui qu’elles sont et qu’elles traversent dans leur danse que je ne peux, ni ne veut mesurer leur temps, ni leur espace avec le mien. La seule possibilité qui me reste c’est peut être le non sens souvent si proche du langage des contes. ,

Mais ce que je sais, à défaut de pouvoir concevoir et finalement mesurer l’immensité et plus encore l’éternité, c’est que tout mouvement, tout voyage a un début et une fin et que cette description est la description première d’une histoire. Un conte est une histoire d’espace et de temps. Il commence toujours par : Il était une fois. C’est pour cela que j’ai besoin des histoires. J’entends que le temps que j’ai se termine souvent par : ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. J’aimerai savoir, en ce qui me concerne, avec qui ?

Le commencement d’une narration annoncée implique que cette histoire aura une issue même et surtout si on ne la connaît pas. Raconter ou entendre une histoire c’est dire ou s’entendre dire qu’il y a un chemin et que celui-ci a une fin mécaniquement inévitable.

Cet avertissement funèbre et finalement et tout en même temps joyeux est, dans le conte, une promesse de remède, d’évasion « miraculeuse » . Chacun peut en ressentir le bienfait en lisant, en racontant ou en écoutant une histoire. C’est la possibilité d’admettre qu’il y a un temps, très différent de celui que les horloges nous décrivent. Un temps si différent de celui que l’on croit appréhender, qu’on en dit souvent qu’on ne l’a pas vu passer.

Cette constatation accessible à tous nous amène à penser qu’il y aurait donc plusieurs temps. Le temps qu’on ne voit pas parce qu’il est intensément vécu et celui que l’on croit voir d’abord avec sa montre et parce qu’il est perceptible par l’ennui, l’usure, l’absence et l’angoisse qu’il procure. Je peux envisager que ma vie pourrait se passer dans un autre temps. Beaucoup de contes ou de légendes témoignent de ces différentes qualités de temps qui s’entrelacent. D’une certaine manière on pourrait dire, que les contes sont des sortes de télescopes mesurant l’espace-temps auxquels nos moyens ordinaires ne nous permettent pas d’accéder.

Si les contes parlent de l’espace traversé, du mouvement du voyage, du temps, c’est qu’ils nous proposent surtout, avec le moyen simple de la narration et du pas à pas, un langage analogique qui met en relation le petit avec l’immense, le connu avec l’inconnu, le début avec la fin.

Et c’est ce langage métaphorique, analogique, symbolique que je veux apprendre. Il me permet d’entendre et de considérer des propositions qui disent ce qu’aucun autre langage ne permet d’exprimer totalement et de façon vivante. C’est un langage accessible à tout être humain quelque soit sa condition et aussi ignorant qu’il soit et je crois que je fais partie de cette catégorie. C’est pour cela que j’aime ce que disent les contes.

L’histoire

L’histoire à partir de laquelle nous allons nous promener, est l’une des 26 versions en langue française recueillies et rassemblées dans le catalogue raisonné du conte populaire français établi et publié, morceaux par morceaux, à partir de 1966, par Paul Delarue et Marie Louise Tenèze. Les auteurs de cet ouvrage s’appuient sur un classement international des contes élaboré au début du XXème siècle par le finnois Antti Aarne puis complété par l’américain Stith Thompson. Il donne lieu à un catalogue de contes du monde entier de 2340 types eux mêmes rassemblés en genres. L’un de ces types est l’A.T 471, il fait partie du genre des contes merveilleux dans lequel se trouve répertorié le type A.T 471 avec le titre de référence suivant : The bridge to the Other World ou le Voyage dans l’autre monde. Il s’intitule lui-même Le sac d’argent.

Ce n’est pas la version-exemple choisie dans le catalogue français. Je l’ai lu, il y a longtemps- avant de découvrir les autres versions et il m’avait beaucoup frappé. C’est pour partager avec vous cette découverte comme j’en ai eu connaissance moi-même que je vous la fait entendre Cette version est plus simple, plus ramassée, plus synthétique, moins fantastique que la plupart des autres versions. Elle se trouve dans une anthologie de contes franco-allemand proposée dans les années 1970 par Marie Louise Tenèze et Georg Hüllen . Elle avait été recueillie par Achille Millien dans le Nivernais.

Dans ses versions soeurs, il est toujours question d’un voyage entrepris plus ou moins volontairement vers un monde inconnu par plusieurs candidats. Ils y sont toujours conviés ou contraints par un personnage étrange, étranger à leur monde et sans identité apparente, excepté qu’il dispose de beaucoup d’argent, de pouvoir et d’autorité incontestable bien qu’inexplicable. On découvrira plus tard qu’il est un messager, un ange, un roi, ou encore disent certaines versions, Dieu. Ses interlocuteurs, entreprennent ce voyage par nécessité matérielle après un contrat de travail ou encore désireux d’aider leur soeur marié à l’étrange personnage. En échange d’un salaire ou d’une réponse à un secret, ils doivent porter une lettre et éventuellement en rapporter une autre, emmener des moutons au-delà d’une rivière et s’enquérir de leur nourriture, et encore d’autre taches. Ils vont devoir traverser au moins une rivière, si ce n’est plusieurs, et découvrir des espaces où se conduisent des animaux ou des plantes de façon inexplicable. L’un d’entre eux, le dernier quand ils sont plusieurs, parviendra jusqu’au terme de cette obligation de voyage et souvent de discrétion. Il y trouvera un jardin avec un château plus ou moins explicitement merveilleux qui est nommé quelques fois, le paradis. Et soit à son retour, soit sur le lieu même, le héros apprendra le sens de ce qu’il a vu et vécu en entreprenant ce voyage même.

Ce conte répandu dans toute l‘Europe et en Afrique du Nord – nous fait savoir Marie Louise Tenèze- est connu chez nous sous une forme religieuse qui évoque le christianisme médiéval. Elle ajoute : qu’il doit cependant appartenir à une tradition bien plus ancienne, et on s’explique ainsi son succès chez des populations ayant une autre religion.

et constate : que sur les 26 versions françaises, soit les deux tiers, proviennent de Bretagne et que 7 autres proviennent de la Gascogne, du Bordetais aux Pyrénées.

Nous pouvons en déduire que dans ces régions qui ont conservé une langue et une culture spécifique, en particulier à travers leur langue, s’est transmis presque clandestinement , à travers leurs contes, un souvenir vivace de leurs croyances pré-chrétiennes. On ne peut s’empêcher, non plus de penser aux propositions de Vladimir Propp qui voyait dans les contes et devrait-on ajouter dans leur narration, la transposition de rites initiatiques d’origine chamanique.

L’initiation

C’est la raison qui m’a fait remarquer ce conte parmi tant d’autres. Il m’ouvrait une porte. Il est rare de trouver un conte dont la fonction initiatique est manifestement exposée dans le conte lui-même. La plupart du temps, le conte merveilleux s’en tient à son scénario, à ses figures, à ses motifs et nous laisse pantois et émerveillé sans que rien ne vienne nous aider à résoudre le rébus, l’énigme que constitue l’histoire que nous entendons.

Et justement, parmi toutes les fonctions possibles – linguistique, pédagogique, éducative, philosophique, scientifique, juridique etc… que l’on peut envisager pour l’ensemble des récits très variés qui arrivent à notre connaissance, l’initiation semble tenir un rôle premier dans cette polysémie d’enseignement.

Que peut nous dire d’abord un conte sinon une proposition de réponse à nos questions les plus essentielles ?

Et que, par ailleurs, l’acte d’initiation n’est-il pas, en définitive, à l’origine de toutes les autres fonctions ?

Il y a enfin, dans cette transmission orale et narrative, plutôt qu’une affirmation dogmatique et magistrale, une intention de partage vivant. C’est une invitation à l’étonnement, à l’interrogation, une invitation à apprendre ensemble à fréquenter l’inconnu, l’impossible, l’incroyable, l’inaccessible, le terrifiant et tout en même temps l’exaltant. Il y a, enfin, dans cet acte de conter et d’entendre, une initiation à la contemplation des mystères ou du merveilleux, qui ne peut exister sans égalité de considération mutuelle.

Et finalement, si j’ai choisi cette histoire pour essayer de comprendre ce que disent les contes, c’est que, peut-être, ce conte A.T 471 le voyage dans l’autre monde est avant tout, pour moi une initiation à la narration.

Le sac d’argent

Collecte Millien-Delarue, Conte type AT 471, recueilli auprès de Marie Chollet Rencontre des peuples dans le conte(Editions multilingue allemand, français, anglais Aschendorff Münster par Marie Louise Tenèze et Georg Hüllen, 1961.

Un homme et une femme avaient trois petits garçons. Ils étaient bien pauvres et malheureux. La mère dit au plus âgé de ses enfants :

- Va chercher ton pain, car ici nous mourrons de faim.
L’aîné partit et rencontra sur sa route un home qui lui demanda :
- Où vas-tu, mon petit garçon ?
- Chercher mon pain.
- Veux-tu porter une lettre au Père Eternel qui est dans le Paradis ? Je te donnerai un sac d’argent.

- Je veux bien.

- Voilà la lettre.

- Et l’argent ?

- Le voici.

- Par où faut-il passer pour y aller ?

- Suis ce chemin là.

Le garçon se remit en route, bien chargé de ce sac d’argent et de la lettre. Un peu plus loin, il arriva à une rivière. Comment passer ?

- Bah !, se dit-il, je me débarrasserai de la lettre, il n’en saura rien.

Il jeta la lettre à la rivière, et revint chez les siens :

- Maman, nous sommes riches, voilà un sac d’argent.

- Qui te l’a donné ? interrogea sa mère.

- Un homme que j’ai rencontré.

Mais il ne parla pas de la lettre.

Son frère cadet voulut aussi gagner sa vie. Il fit la même rencontre et agit tout comme son frère aîné. Sa mère fut encore plus surprise, mais lui non plus ne dit mot de la lettre.

Le jeune voulut partir à son tour.

- Non, mon petit, dit la mère, ce serait offenser le Bon dieu.

Mais il insista tant qu’il partit. Lui aussi rencontra sur sa route l’homme qui avait une lettre à faire porter au Père éternel.

- Voilà la lettre et le sac d’argent.

Mais le garçon répondit :

- Vous me donnerez l’argent à mon retour.

- Tu as raison mon enfant, tiens, monte par ce chemin, va devant toi.

Il partit et trouva, lui aussi, la rivière qui lui barrait la route.

- Ah comment passer ? se demanda t’il.

Alors il se met à prier Dieu, et l’eau se partage en deux, il se fait une petite sente, et il passe.

Il marche et trouve une autre rivière, blanche comme du lait ; pris de peur il se remet à genoux, prie encore, il se forme à nouveau une petite sente, et il passe.

Il marche toujours droit devant lui, quand pour la troisième fois une rivière l’arrête, rouge comme du sang.

Cette fois-ci il a vraiment peur : qu’est-ce que cela peut vouloir dire ?

Et comment passer ?

Il s’agenouille à nouveau, prie le Bon dieu, et la petite sente se reforme encore.

Il passe, traverse trous, marnières, broussailles, montagnes et vallées, n’ayant tout juste que sa petite sente pour avancer.

Tout à coup il aperçoit deux flammes de feu qui s’entrebattent là, sur la sente même. Il se met à genoux et prie ; les flammes se séparent, le chemin est libre.

Puis il arrive au faîte d’une montagne de laquelle il voit un admirable jardin fleuri.

Il y entre, le traverse, et est frappé par deux roses, de chaque côté du chemin, bien plus belles que les autres. Il les cueille et en met une dans chaque poche.

Au bout du jardin, il ouvre une barrière qui semblait en or et se trouve près d’un château magnifique, si brillant qu’il en faisait mal aux yeux.

- C’est bien quelque part par ici que doit être le Père Eternel, se dit-il ; et il cogne à la porte.

- Qui est là ? demande une voix de l’intérieur.

- Un petit garçon qui apporte une lettre au Père Eternel qui est dans le Paradis.

On ouvre la porte – et il reconnaît l’homme qui lui a donné la commission !

- C’est donc vous le Père Eternel ?

- Oui, et tu as fait beaucoup de chemin.

- Oui, mon Dieu, je vous ai bien offensé.

- Conte-moi ce que tu as vu.

- Après vous avoir quitté, j’ai rencontré une rivière, j’étais bien embarrassé pour passer, je vous ai prié, ça m’a fait une sente et j’ai passé.

- Bien, mon enfant. Sais-tu ce qu’était cette rivière ?

- Non, mon Bon Dieu.

- Eh bien, quand tu l’as eu passée, tu n’étais plus au monde. C’est la séparation du ciel d’avec la terre. Et après ?

- Plus loin, j’ai trouvé une autre rivière, blanche comme du lait.

- C’était le lait de la Sainte Vierge, dont elle nourrissait Notre Seigneur Jésus-Christ qui vous a sauvés.

- Si j’l’avais su, j’en aurai bu un coup.

- Et plus loin ?

- J’ai trouvé une autre rivière, toute rouge comme du sang.

- C’était le sang de Notre Seigneur Jésus Christ qui a été répandu sur la terre pour sauver tous ceux qui le servent.

- Ah si j’avais su je me serais lavé dedans.

Et plus loin ?

- Dans des trous, des marnières, des broussailles, je suivais ma petite sente.

- Et plus loin ?

- J’ai bien eu peur, deux flammes de feu s’entrebattaient. Je vous ai prié.

- Sais-tu ce que c’était ?

- Non

- C’était tes deux frères qui s’entrebattaient, ils sont en enfer.

- Ah que ça me fait de la peine !

- Ne te désole pas. Je leur avais donné la lettre et un sac d’argent, ils ont pris le sac d’argent, mais ils ont jeté la lettre. Et ensuite ?

- Je suis monté au fait d’une montagne. J’ai vu votre jardin, sans doute, bien fleuri.

- Sais-tu ce que c’est ?

- Non.

- C’est le purgatoire.

- Mais mon Dieu, là je vous ai offensé ;

- Qu’as-tu donc fait ?

- Il y avait deux roses qui me plaisaient plus que les autres, je les ai cueillies et mises dans mes poches.

- Eh bien c’est ton père et ta mère qui sont dans le purgatoire. Tu les emportes avec toi. Entrez tous les trois dans le paradis.

Collecte Millien-Delarue, Conte type AT 471, recueilli auprès de Marie Chollet Rencontre des peuples dans le conte(Editions multilingue allemand, français, anglais Aschendorff Münster par Marie Louise Tenèze et Georg Hüllen, 1961.

A travers ce conte et ses autres versions comparées à d’autres récits provenant d’autres croyances dans le temps et dans l’espace, on peut mesurer, l’effort des conteurs européens pour adapter leur religion en quelque sorte, nouvelle à un récit plus ancien avec son langage symbolique et analogique passé.

Ainsi, un récit d’origine polythéiste va devoir s’adapter à une religion monothéiste. Un chaman, un griot, un aède va devoir devenir un conteur chrétien. Un auditeur vivant dans une civilisation pastorale ou de chasseurs pêcheurs, en devenant urbain et plongé dans notre monde d’aujourd’hui, va devoir se réapproprier des symboles qui étaient fondées sur des connaissances antiques qui lui sont étrangères.

Ce qui m’a d’abord frappé, je vous l’ai dit, c’est que pour la première fois dans un conte occidental et plus précisément nivernais, c’est à dire proche de chez moi, m’était proposé dans la narration même d’un conte, un sens possible à l’un des symboles que l’on rencontre fréquemment dans les contes merveilleux. D’autres suivraient.

La rivière est explicitement le passage dans un autre monde. C’est le passage de la vie à la mort. Mais il y avait encore d’autres rivières et, par conséquent d’autres mondes à traverser. Ainsi, m’était exposé une géographie de l’au-delà, un espace qui allait conduire mon imagination vers d’autres explorations.

Rétrospectivement, me reviennent en mémoire, les livres des morts tibétains ou égyptiens qui décrivent eux aussi les géographies propres à leurs croyances et les conseils de cheminement auxquels il faut alors se conformer.

Il en a été, sans doute ainsi, chez tous les peuples et d’abord chez les peuples de religion chamanique chez qui l’on trouve, là aussi, des descriptions d’espaces et de voyages que nous appelons imaginaires et des conseils incompréhensibles pour qui ces voyages ne nous sont pas familiers, et comment le seraient-ils ? En les consultant, eux et les grands poèmes épiques antiques, on ne peut s’empêcher de penser, comme Vladimir Propp le laisse penser, qu’un narrateur traditionnel perpétue, à travers la narration de certains contes, avec les dangers et les éblouissements qu’elles suscitent, les actes des chamans qui s’envolaient dans l’espace habités par les grandes forces qui gouvernent l’univers.

Ces rivières transversales et irréversibles, ces miettes de sens, étaient un fil, à partir duquel allait s’éclairer peut-être d’autres signes.

Les différents paysages décrits s’inscrivent dans une verticalité significative, les personnages montent ou descendent dans les éléments à traverser : l’eau, ses courants et ses tourbillons (qui apparaissent dans d’autres versions), les marécages, la pierre, la broussaille, la montagne, le feu, le jardin, le château. Ils avertissent le conteur et l’auditeur sur la nature des circonstances qu’il va être amené à découvrir et à affronter peut-être déjà dans sa propre vie. Comme si, celle-ci, sa propre vie, n’était pas déjà une aventure dont les étapes ressembleraient à celles qu’il va éventuellement connaître.

Parmi les signes qui se sont éclaircis pour moi, il en est un qui ne peut pas ne pas concerner un conteur. Comme un voyage, une histoire ne peut pas ne pas arriver à son terme, sinon ce n’est pas une histoire. Le voyage entier que les frères du héros n’avaient pas pu achever et que ce dernier mène à son terme est un voyage circulaire ou pluôt hélicoïdal. Il revient à son point de départ pour au moins l’un des protagonistes. Dans son mouvement spatial pré dessiné, il va leur assigner une place déterminée par leurs actions .

Il met en relation, le début et la fin. C’est à dire, au début, la pauvreté, la recherche d’argent, le travail payé en avance et le respect ou le non respect de la parole donné et, à la fin, l’accession à un paradis pour celui qui n’a pas voulu être payé ou pour les autres, l’argent et la violence. Le conte est comme une sorte de tourbillon qui va à la fois écarter ou aspirer en son sein les différents personnages de son histoire. Le conteur et l’auditeur, au cours de la narration, sont eux aussi analogiquement, comme ils le sont dans la vie, attrapés dans ce tourbillon. Le conteur avec ce que son regard embrasse de l’histoire est l’incarnation de ce tourbillon.

Il y a un autre symbole et qui n’est pas moins important pour un conteur. Les trois protagonistes sont chargés de porter une message. Ce n’est pas le cas de toutes les versions, dans beaucoup d’autres, ils sont seulement chargé d’un travail que les deux premiers ne vont pas réaliser par négligence, lâcheté ou paresse tout en prétendant l’avoir fait. Mais ce message dans le cas du conte que nous venons d’entendre est intéressant à plus d’un titre.

Est-il cacheté ? Le conte ne le dit pas. Il ne dit pas non plus ce qu’il contient, pas plus qu’il n’envisage que l’un des protagonistes aurait la curiosité d’en connaître le contenu. Pourtant il est adressé à un personnage vraiment très important. Il serait intéressant de connaître le contenu des messages envoyé par un général. Il ne dit pas non plus ce qui arrive au message à travers ses tribulations, ni même s’il y en avait un. Il ne le dit pas parce ce qu’il contient est sans importance dans cette histoire, ce qui compte c’est de le portage. Les messagers ne sont pas les destinataires. Le message que nous disent les contes avec cette idée de lettre à porter, et ce que dit ce conte dans ce cas-là – et il en est sans doute ainsi de tous les contes – que ce qui compte, que ce qui est important, que ce qui va compter, si on veut bien comprendre, pour un auditeur et plus encore pour un conteur, c’est que le seul message qui puisse traverser vivant une aventure aussi incertaine qu’une existence, c’est un secret non résolu. Il m’est arrivé bien tardivement, un jour en reracontant le conte rapidement, d’envisager que ce contenu de la lettre, la lettre elle-même ne sont, en réalité, pas destinés au Bon Dieu, mais plutôt à celui qui la porte. Ainsi pourrait-on ajouter à l’histoire, cet épisode final conclusif.

Dans ce que dit ce conte, paradoxalement, apparaît une invitation à la discrétion. Dans toutes les versions y compris celle-là, le héros se tait excepté pour prier. Il ne se dit rien en lui-même malgré l’étrangeté de ce qu’il découvre. Il ne demande pas d’explication lorsqu’il arrive devant le destinataire. C’est le destinataire qui la lui donne. C’est comme si le salaire du travail entrepris, de la garde de moutons dans certaines versions qui eux aussi doivent traverser une rivière ou de la lettre apportée dans celui ci, n’était que l’explication du voyage. C’est manifestement à nous, conteurs et auditeurs qu’elle est adressée. Ainsi, et encore une fois à l’aide d’une métaphore et si l’on veut bien admettre que raconter ou entendre un conte est un voyage, il n’y a qu’une chose à faire pendant celui-ci et ceci jusqu’au bout et sans discuter comme le fait notre héros, c’est porter la lettre ou le conte jusqu’à son destinataire sans que notre attention ne se détache, un seul instant, de ce but, c’est ce que nous disent les contes.



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ALBUM-CD Conte musical Texte : France QUATROMME Illustrations : MANUELA & ZAD En face de la maison de Shiro, il y a cet homme qui sort chaque jour avec son vélo. Shiro découvre qu’il est (...) Lire la suite...
La Grande Oreille Do ré mi ! refrains d'enfance

La Grande Oreille

Do ré mi ! refrains d’enfance

N*66

La chanson et le conte font partie de l’oralité, tous deux s’inscrivent dans le patrimoine oral. Ce patrimoine n’est pas une poussiéreuse et nationaliste collection de survivances dans lesquelles on (...) Lire la suite...
Compagnie du Passeur

le corps et la voix

Formation lecture à haute voix

de janvier à juin 2017

une formation liant le corps et la voix, la lecture et le jeu d’acteur, le conte et les autres types de littérature Cette formation est ouverte aux conteurs, comédiens ou tout autre personne ayant (...) Lire la suite...
Clément Riot

Quand les baleines se font lanceuses d’alerte :

« Cétacé : légendes et Prophétie jubarte » un livre de Clément Riot

critique de presse "Le Courier de Céret", n°1977, 12 décembrebre 2016

Quand les baleines se font lanceuses d’alerte : « Cétacé : légendes et Prophétie jubarte » un livre de Clément Riot Clément Riot a une âme de conteur, et revendique sa filiation avec tous les (...) Lire la suite...
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