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Bruno de La Salle

Bruno de la salle

La Chanson des Pierres

ou la Belle au bois dormant ou encore, la désobéissance obligatoire


De siècles en siècles, les humains qui nous ont précédés nous ont légués des motifs d’histoire en apparence bien modestes et souvent si laconiques que nous n’en percevons plus la richesse. C’est que les conditions matérielles au cours desquelles ces histoires étaient échangées étaient souvent si difficiles qu’il fallait aller au plus vrai sans détour et sans fioritures et que ceux qui souffrent comprennent mieux et plus vite quand on leur parle de la souffrance des autres. Et que l’on se sentait le devoir de les prodiguer à tous, quelque ils soient, par le moyen le plus simple, le plus direct, le plus commun à tous, le plus démocratique qui est celui de l’oralité sensible, de la parole libre et vivante. Le partage d’un conte Quand on a eu la chance d’assister à une assemblée « traditionnelle » de conte, on ne peut être que frappé par la gravité tranquille et immédiate qui s’en dégage, que ce soit il y a quelques décennies en Bretagne par exemple ou ailleurs dans des pays qui en disposent encore. Ce n’est évidemment pas un spectacle. Le narrateur chargé de se remémorer le conte à haute voix est l’un des membres de la communauté et ce pourrait en être un autre. Et ce qu’il rapporte est dit avec humilité et avec aussi l’intimité de ses propres images, tandis que ceux qui l’écoutent, l’entendent avec la leur. Ce qui leur est commun au delà de toutes les subjectivités, c’est le schéma de l’histoire énumérée et surtout l’interrogation, la mise en cause de chacun que fait apparaître en eux cette narration. Devant les faits exposés, chacun s’interroge en son for intérieur sur ce qu’il entend et apprend, sur ce qu’il aurait fait ou a fait dans des conditions comparables et sur ce qui lui serait commun avec les membres de l’assemblée qui l’entoure. C’est comme une méditation collective et sacrée parce qu’elle est communautaire et qu’elle accorde à chacun sa place et sa liberté. La désobéissance obligatoire Cette liberté est intimement associée à la notion d’obéissance et évidemment de désobéissance s’il y a lieu. Il n’est pas difficile de trouver une histoire qui se rapporterait au thème de la désobéissance dans les contes merveilleux du monde entier, sans elle l’action tournerait souvent court. Comment le loup mangerait-il la grand’mère du Chaperon rouge si celle ci ne désobéissait pas à ses parents en discutant avec le loup ? Comment la mechante reine parviendrait elle à empoisonner Blanche neige si celle ci ne désobéissait pas aux nains ? Pourquoi Barbe bleue tuerait-il ses épouses si celles ci n’ouvraient pas la porte interdite ? Et combien d’autres arguments encore où la désobéissance est indispensable au déroulement du récit. Mais ce n’est pas de cette désobéissance là dont nous avons à parler. Celle qui nous intéresse est toute différente. Désobéir pour obéir à son besoin de liberté et d’intégrité est plus rare dans les contes. Ce thème se trouve justement exposé dans certaines versions de La Belle au bois dormant sur lesquelles j’ai très longtemps travaillé. Le thème de la liberté et de l’intégrité perdues ou oubliées font apparaître la nécessité de la désobéissance, de l’insoumission, de la désertion, de la rébellion et de la résistance pour les retrouver. J’ai, à partir de cette découverte, entrepris il y a quelques temps un récit personnel : La Chanson des pierres, en référence à l’Intifada mais aussi à mon enfance où il m’arriva souvent de me défendre en lançant des pierres et dans lequel se dessine cet effort d’indépendance. Le conte traditionnel de La Belle au bois dormant Le sujet du récit initial traditionnel de ce conte est celui d’une enfant douée par les fées à sa naissance de toutes les qualités souhaitables à une jeune princesse et tout en même temps maudite par l’une d’entre elles fâchée de n’avoir pas été invitée. Elle est condamnée par cette méchante fée à mourir à son adolescence en se piquant le doigt avec un fuseau. Sa condamnation est atténuée par le souhait de la toute dernière des marraines qui altère cette malédiction en y ajoutant qu’elle ne durera que cent ans et sera interrompue par un prince. Comme le conte l’a annoncé, la jeune fille devient la plus belle, la plus généreuse, la plus parfaite et finalement, on le verra par la suite, la plus courageuse du monde. Tout autour d’elle c’est le bonheur mais ceux qui l’aiment le savent précaire. Malgré toutes leurs précautions, la jeune fille trouvera un fuseau, oubliera l’avertissement, s’en servira, se piquera le doigt et s’endormira et avec elle tout les gens et les lieux qui l’entourent. Le château sera peu à peu emprisonné de broussailles infranchissables jusqu’au bout de cent années. Alors arrivera le héros salvateur qui franchira ces murailles végétales, la découvrira, la réveillera, l’aimera et la délivrera de son sommeil au prix d’épreuves insupportables. Tout en même temps, il réveillera avec elle le monde heureux et joyeux qui l’entourait au moment de son endormissement. Voilà le récit initial. Il a donné lieu à de nombreuses variantes et péripéties telle que celle que l’on connaît de Charles Perrault. Parmi ces variantes, il en est certaines qui mettent en scène non pas un prince mais un soldat, un homme ordinaire en quelque sorte, quelqu’un qui pourrait nous ressembler dans sa modestie et son bon sens pratique. J’ai vu là l’occasion d’aborder l’histoire dans des circonstances qui évoqueraient de plus près celles que nous connaissons aujourd’hui. Les contes transmis oralement depuis la nuit des temps et pour des personnes différentes ne doivent leur perpétuation extraordinaire que par le fait qu’ils nous disent des choses suffisamment importantes pour qu’à chaque génération se lève un nouveau conteur pour les transmettre et les adapter aux conditions de son actualité. Il nous parlera de vérités éternelles mais qui ne peuvent prendre vraiment corps que dans des représentations accessibles au monde au sein duquel il va devoir les exprimer. J’ai vu, dans ce conte, l’occasion de parler d’un héros, disons d’un personnage pivot, auquel chacun de nous pourrait s’identifier et se voir posées les questions qui le concerne dans le monde d’aujourd’hui. La violence du pouvoir Il y avait aussi dans ce conte une série d’épreuves auxquelles était soumis ce personnage qui ressemblaient fortement aux interrogatoires et aux tortures qui ont été et sont encore exercées contre des ennemis ou des résistants dans les guerres que l’on a vues et que l’on voit encore dénoncées aujourd’hui. Elles ressemblaient aussi aux tentations, aux propositions qui nous sont faites pour abandonner toute critique « et marcher dans les diverses combines de propagande et de publicité » qui s’étendent comme un océan dans le monde d’aujourd’hui. Ces tortures ne pouvaient être exercées que contre quelqu’un qui dérangeait l’ordre établi et être pratiquées par quelqu’un qui avait intérêt à ce que la princesse, que j’ai appelée dans mon histoire « Beauté du Monde », ne soit pas réveillée et donc pas délivrée par ce fameux héros anonyme que chacun de nous pourrait être et que je nommais Jean François Lediot Petit Jean, c’est à dire vous ou moi, comme cela doit être dans un conte populaire. Si l’on veut bien admettre que les contes ne parlent que de choses importantes, il faut alors les écouter comme telles, c’est à dire en parlant vrai et d’abord pour soi-même, en parlant de la réalité que nous vivons ou de celle que vivent ceux qui sont autour de nous. Les parler et les entendre comme si, tout à coup, apparaissait devant nous un évènement réel que nous n’avions pas remarqué et auquel pourtant il aurait été possible que nous y soyons mêlé ou que nous en ayons entendu parler. Et tandis que le conte nous le décrit à sa façon analogique. Il nous suggère ou nous rappelle qu’à partir de son audition nous en sommes devenus au minimum les témoins, sinon les acteurs. La malédiction du sommeil Il y avait enfin et surtout dans ce conte, le thème central qui ne peut pas ne pas nous concerner puisque nous en sommes éventuellement les victimes : La malédiction du sommeil ou en d’autres termes de la passivité. J’ai cru voir dans ce motif de l’endormissement de la princesse mais aussi du monde qui s’endort avec elle, la description de ce sommeil distillé aujourd’hui par la propagande ou la publicité politique ou commerciale et à laquelle chacun de nous est soumis lui aussi de façon permanente. Il me fallait pour la décrire un anti-héros, un « méchant », que le conte initial ne présentait pas. Les contes traditionnels exposent souvent des malédictions premières sans expliquer leur origine et c’est souvent à partir de ce silence que l’on peut relier le conte à notre propre histoire et envisager une sorte de malédiction qui nous concernerait, un handicap, un renoncement qui nous serait personnel que le sommeil contribuerait à nous faire oublier. Il me fallait un « méchant » qui allait mettre en œuvre ce sommeil, l’instrumentaliser pour parvenir à ses fins d’assujettissement. Il ne m’a pas été difficile de trouver de nombreux exemples concrets de ce genre de personnage. Je le nommai Garlannicor en référence à ma ville d’enfance où avaient régné de puissantes entreprises de forge et de métallurgie. Mais comment cette malédiction de sommeil qui s’exerçait sur ma princesse Beauté du monde allait-t-elle se trouver entre les mains de ce tyran et comment allait il pouvoir s’en servir pour endormir le monde entier comme nous en sommes menacés aujourd’hui ? Et pourquoi ce modeste Jean François Lediot Petit Jean allait–il être mêlé à cette histoire et pourquoi le serions nous nous-mêmes ? Et comment et pourquoi allait-il être concerné, engagé contre le pouvoir de ce sommeil pour éveiller et sauver Beauté du monde jusqu’à souffrir des tortures semblables à celles qui nous sont si souvent rappelées ? C’est à partir de ces questions que j’en suis venu à aborder et à évoquer la désobéissance obligatoire, l’insoumission, la désertion et puis enfin la résistance. La révolte ou la désobéissance Garlannicor convoite Beauté du monde pour utiliser sa beauté endormie comme une illusion médiatique qui le fera devenir maître du monde. Jean François Lediot Petit Jean est, de son côté, complètement amoureux d’elle et désireux de réparer son endormissement auquel il a participé dans son enfance de voyou et qu’il a continué d’accepter en se laissant engager dans les armées médiatiques, financières, administratives et militaires du tyran. Il s’est laissé engager, comme nous nous engageons nous-mêmes, obligés de gagner nos vies et croyant ne pas trop nous compromettre dans des activités plus ou moins reliées à des entreprises dont ne voulons pas connaître les fins. Amoureux de Beauté du monde, le héros va peu à peu découvrir la nature crapuleuse et criminelle du contrat qui lui assurait son bien être. Il va déserter et se retrouver proscrit, « sans papier, sans arme, sans carte de crédit, sans clé » . Il sera sauvé et averti par « L’éboueuse de la nuit, qui relève les âmes et efface l’ignominie ». Dans son errance il va se re souvenir de son amour, s’y réveiller et s’engager aux côtés de celle qu’il aime dans une résistance clandestine contre celui qui la lui a volée et la tient endormie et pétrifiée. Par son sacrifice, comme le conte traditionnel le propose, il va éveiller « Beauté du monde », lui redonner chair et lui-même retrouver la vie et son amour et aider le monde à se réveiller. Voilà ce qu’il est possible de raconter aujourd’hui pour peu que se rencontrent les quelques uns qui se font assez confiance pour l’entendre ensemble et s’interroger. Texte écrit vers les années 2010 pour la revue Le Sarcophage

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